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Entrevue avec le Professeur NGOMA-BINDA

Professeur de Philosophie Politique et Sociale à l'Université de Kinshasa;

Directeur de l'Institut de Formation et d'Etudes Politiques, Kinshasa;

Ancien Boursier de la Fondation Alexander von Humbodlt (Allemagne); et du Programme Hubert H. Humphrey à l'Université du Maryland (USA).

Au nombre de publications impressionnant, le Professeur Ngoma Binda compte parmi les valeurs intellectuelles et scientifiques du Congo et d'Afrique. Il a publié et édité une dizaine d'ouvrages, dans un engagement philosophique et politique remarquable.

Congo Vision : Les noms chez-nous sont porteurs de signification particulière, selon l'origine ou la circonstance qui entoure une naissance. Voudriez-vous nous parler brièvement de la signification de votre nom "Ngoma Binda" ?

Ngoma Binda : En langue yombe (du groupe ethnique Kongo), tout comme en swahili et dans plusieurs autres langues bantu, "Ngoma" signifie "tam-tam"; et en kiyombe "Binda" veut dire "tisser", "tatouer", "fignoler artistiquement". Ngoma, fils de Binda, évoque donc le "batteur de tam-tam expert", l'artiste; celui qui fait danser, qui crée la joie, le hérault qui annonce des nouvelles, principalement les bonnes nouvelles, parce qu'il invite à la danse, à la joie d'exister. Le suis-je en fait ? Je ne sais pas. Mais, en tout cas, j'invite les gens à la sagesse, dans la construction de leurs pays, pour qu'ils prospèrent, et vivent heureux.

Congo Vision : Votre présent séjour aux Etats-Unis d'une année sabbatique vous a permis d'achever un manuscript de 250 pages environ intitulé "Démocratie et Principes de Bonne Gouvernance Politique pour le Congo et l'Afrique". Quel message particulier ce document contient-il ? En quoi réside sa particularité ?

Ngoma Binda : C'est un écrit que je pense important pour le Congo et l'Afrique. Il formule des principes et règles d'organisation démocratique de nos sociétés, en fonction de nos données particulières (sociales, historiques, anthropologiques, politiques). A partir des valeurs et principes extraits de la démocratie occidentale moderne ainsi que de la démocratie africaine traditionnelle, je me suis efforcé de construire une théorie nouvelle de gouvernance démocratique. Elle fait valoir une démocratie à la fois libérale et communautaire. Un aspect très original est la formulation du principe de gouvernance triarchique . Ce dernier argumente en faveur d'un pouvoir exécutif présidentiel, et assumé par un collège présidentiel. Le président de la république est secondé et limité dans l'exercice du pouvoir par trois vice-présidents de la république chargés respectivement des affaires politiques, des affaires économiques, et des affaires sociales et culturelles. Ils coordonnent les activités, réflexions et décisions des ministères de leurs secteurs respectifs. Chacun de ces quatre hauts dirigeants est personnellement et collectivement responsable des actes politiques posés. Le principe triarchique exige un exercice communautaire, collégial, du pouvoir à la fois par le parti qui gagne aux élections, par le parti ou regroupement politique venant en seconde position, et aussi par la société civile. Vous voyez bien que dans une telle perspective, plusieurs concepts doivent être soit repensés soit rendus caducs. En l'occurrence, il n'y a point de place pour un premier ministre. Egalement, le concept d'opposition est réorienté.

Congo Vision : On vous sent très impliqué dans l'oeuvre de la transformation de la société africaine. La transformation sociale semble être le centre de tous vos domaines d'activités (l'enseignement, la recherche, l'éducation civique et politique, et la littérature). Quelle est votre vision de la société idéale au Congo en particulier, et en Afrique en général ?

Ngoma Binda : Comme chacun de nous, je rêve de voir émerger un Congo et une Afrique où règnent la paix, la liberté, la bonne gouvernance, le travail ainsi que l'effervescence de l'éducation et de l'inventivité. C'est la base du progrès, de la puissance, de la dignité et de la joie d'exister de chacun des citoyens. Les moyens d'instauration d'une telle société comprennent la culture des valeurs de justice pour tous, la valorisation de la libre compétition respectueuse des droits de chacun par chacun, l'institution d'un Etat qui assure effectivement le respect de la loi juste en même temps que la sanction conséquente et rigoureuse au moindre manquement. La non-sanction, négative et positive, est le mal fondamental qui a mené le Congo à la ruine effroyable à laquelle nous assistons aujourd'hui. Pour contribuer à l'avènement de cet "Etat le meilleur", je me consacre avec le maximum d'engagement civique et intellectuel à la recherche des principes corrects et efficaces sur la manière de gouverner nos sociétés. Et à partir de l' "Institut de Formation et d'Etudes Politiques" (IFEP) que j'ai créé en 1990, je tâche d'apporter aux jeunes leaders de notre pays la culture politique démocratique, laquelle est susceptible de faire progresser l'Afrique. Notez que la cause première de notre misère actuelle est, de façon ultime, le manque de culture politique démocratique de la part de la quasi totalité des acteurs politiques, ceux qui ont régné comme ceux qui se sont situés, à un moment donné, dans l'opposition. Il y a un travail long, profond et urgent d'éducation civique et politique à réaliser pour sauver le Congo. Je pense devoir continuer à y contribuer, avec efficacité.

Congo Vision : Quelle est votre perception et votre interprétation du phénomène de l'intégration du réseau mondial de la communication dans l'enseignement ? D'après vous, serait-il souhaitable et possible d'intégrer l'internet dans l'enseignement de la philosophie et de la science politique au pays?

Ngoma Binda : Ah oui, absolument! Si on veut être efficace aujourd'hui, l'internet est un outil qu'il faut voir comme tout à fait indispensable. Cela non seulement dans mes propres disciplines, mais dans tous les domaines de la vie intellectuelle et scientifique. Le devoir d'assurer un enseignement de qualité exige de mettre à la disposition des étudiants, et le plus rapidement possible, les informations et connaissances les plus fraîches, les plus abondantes et les plus variées. Et à l'heure actuelle, seule la consultation des "bibliographies électroniques" par la navigation à volonté sur les autoroutes de l'information peut assurer aux étudiants un enseignement compétitif. Tous les enseignants, tous les Départements et toutes les Facultés de nos universités devraient être connectés à l'internet. C'est absolument triste de savoir que la quasi totalité de nos étudiants, et même de nos enseignants, n'ont guère accès à l'internet. Comment combler cet immense retard? Je pense que le chemin le plus efficace c'est de trouver le moyen de produire ou, du moins, de monter les ordinateurs sur place, dans nos pays et dans nos Facultés et Instituts polytechniques. Le coût? C'est essentiellement une question d'organisation et d'allocation intelligente du peu de moyens dont disposent nos pays, en sachant que l'éducation est la priorité de toutes les priorités pour tout pays qui cherche à se développer et à prospérer.

Congo Vision : Quel lien existe-t-il entre la science politique et la philosophie ?

Ngoma Binda : C'est essentiellement, je crois, une relation de fécondation réciproque. Si on s'adonne à la philosophie articulée sur le politique comme je le fais il est très utile de se nourrir des faits traités, analysés, vérifiés voire théorisés par la science politique. Et quiconque fait la science politique, principalement sous son aspect théorique, est aujourd'hui amené à prendre en compte l'aspect normatif que toute bonne philosophie met en avant-plan. Cet aspect ouvre les descriptions scientifiques à une dimension plus profonde de la compréhension du but de la société. Ainsi, la théorie politique devient une tournure nouvelle de la philosophie politique. Les lignes de démarcation étanches s'aménuisent pour une large part des spécialistes de la science et de la philosophie politiques. Personnellement je me trouve à l'aise de pouvoir évoluer dans les deux disciplines. La philosophie ne peut théoriser à vide. Et le contenu le plus pertinent de toute philosophie, dans le contexte actuel de l'Afrique, est, à mon avis, la politique. Je réfléchis sur la politique, pour cela je suis contraint de me nourrir aux sources de la science politique. Et j'éduque à la politique, pour cela je suis obligé de puiser dans la philosophie, sous son angle éthique, les valeurs principales à faire accepter, intérioriser et assumer.

Congo Vision : Quel rapport existe-t-il entre le philosophe et la société congolaise aujourd'hui ? Pensez-vous que le philosophe peut et doit jouer un rôle important dans l'organisation de la vie nationale au Congo ?

Ngoma Binda : Dans le passé comme dans l'avenir de toutes les sociétés humaines, la philosophie a joué et joue un rôle capital. Il faut comprendre la philosophie non comme une réflexion abstraite voire distraite vis-à-vis des préoccupations quotidiennes de l'humanité, mais plus humblement et plus correctement comme une sagesse, une attitude intelligente et raisonnable relativement aux choix à effectuer, parmi les multiples possibilités qui s'offrent à l'individu et à la société, comme pouvant combler leur désir d'être et de bien être. Elle est activité de réflexion et d'orientation vers des valeurs propres à mener à l'excellence de l'individu et de la cité. Et une telle pensée est indispensable pour toute société. Prenons la démocratie politique. C'est l'un des fruits les plus honorables de la pensée philosophique. Vous voyez donc bien que dans notre société moderne, ou supra-ethnique, où la démocratie est encore à instaurer, le philosophe a une tâche énorme à réaliser, aux côtés de ses collègues des sciences sociales. C'est celle de faire comprendre la valeur comme l'utilité des principes démocratiques, d'imaginer les formes appropriées d'organisation de nos sociétés, principalement eu égard à notre forte hétérogénéité ethnique et à la frénésie de nos ambitions individuelles parfois torrentielles.

J'estime que tout philosophe qui oublie de s'engager, de la manière la plus efficace, à la sélection des moyens et méthodes de construction de notre société n'est pas digne d'exister comme un intellectuel. Notre société a prioritairement besoin, dans son état actuel, d'une philosophie appliquée, une éthique appliquée à notre manière de concevoir et de gérer l'économique, le politique et le culturel au sein de notre société actuelle. Ceci veut dire que la seule philosophie capable de servir efficacement notre société est celle que je conçois comme "inflexionnelle". La philosophie inflexionnelle est la réflexion rigoureuse sur notre condition actuelle, avec pour visée claire d'infléchir c'est-à-dire d'orienter la gouvernance politique de nos sociétés vers une pratique susceptible de produire et d'assurer, pour chacun des citoyens, le maximum de joie d'exister. A une certaine époque, la philosophie était la servante de la théologie; aujourd'hui, pour être bonne et utile, la philosophie doit être la servante de la société. Le philosophe doit s'engager dans la transformation de notre société, par la théorie et par la pratique.

Congo Vision : Quelle est votre attitude à l'égard de la tenue du Dialogue Inter-Congolais ?

Ngoma Binda : Si la Conférence Nationale Souveraine avait été conçue, organisée et tenue avec le maximum d'impartialité, d'humilité, de patriotisme et d'intégrité morale, on n'aurait guère besoin aujourd'hui d'un quelconque Dialogue entre les "rebelles" et les acteurs politiques non armés. Et le DIC serait sans objet tout comme il n'y aurait pas de guerre si la classe politique était dotée d'une culture politique démocratique, reflétant le patriotisme et non point la volonté hystérique de conservation des privilèges mal acquis, dénotant l'humilité et le sens du compromis et de l'intérêt national plutôt que l'égoïsme sordide allant jusqu'à la trahison de sa propre patrie. Le mal de la culture politique faisant valoir la violence comme moyen légitime d'accession au pouvoir est le motif de ce nouveau forum, qui vient après une dizaine d'autres depuis l'accession de notre pays à l'indépendance. En l'absence des vertus patriotiques indispensables à la mise en place et à la consolidation des institutions nationales nous courons le danger du recommencement indéfini du seul premier pas. Le DIC est nécessaire, ne fût-ce sur le plan pratique, en tant que pièce de l'Accord politique de Lusaka. Mais il ne sera fécond que si les divers acteurs politiques comprennent, au-delà de leurs ambitions égoïstes, que nous devons finalement nous arrêter et cesser de faire souffrir des millions de concitoyens totalement innocents, et que dix ans après l'entrée en transition démocratique, c'est une honte terrible que de continuer à patauger politiquement. Par un effort de dépassement politique et civique de nos prétentions à mieux gérer, il nous faut tenir, au Dialogue, une attitude réellement intelligente et patriotique. Ceci implique une sélection rigoureuse des participants, en ne retenant que les seules personnes réellement crédibles, modérées et sages, et qui doivent être en nombre suffisamment important pour noyer et étouffer démocratiquement les voix superficielles et orageuses des tonneaux vides politiques.

Congo Vision : Vous vous intéressez aussi à la littérature. Vous avez remporté plusieurs prix littéraires, dont le Prix Nemis du Chili. Avez-vous quelques publications en préparation ?

Ngoma Binda : Je me suis beaucoup intéressé à la littérature. Fruit de ma formation aux humanités littéraires gréco-latines au Petit Séminaire de Mbata-Kiela, dans le Mayombe. J'ai écrit des poèmes, des contes et des nouvelles. Mais il me faut les publier. Effectivement je prépare quelques publications pour les prochaines années. "La Zone aux Fleurs", un recueil de contes et nouvelles devrait figurer parmi les premières. J'y pense, entre mille et une choses à faire.

Congo Vision : La philosophie est-elle morte au Congo ?

Ngoma Binda : Comme vous le savez, la philosophie africaine contemporaine est née au Congo, avec le Père Placide Tempels. Les Béninois Paulin Hountondji et Prosper Laleye ont eu leur renommée à partir de Kinshasa et de Lubumbashi. Et le pays demeure l'un des foyers de production philosophique les plus actifs en Afrique. La production des Facultés Catholiques de Kinshasa, par exemple, ne me semble point avoir d'équivalent en Afrique. Le seul handicap est qu'elle est très insuffisamment diffusée. En outre, elle est desservie par la barrière linguistique. Produite en français, elle n'est guère connue dans le monde anglophone. Toute les anthologies de philosophie africaine publiées ici aux Etats-Unis ne reprennent point les textes des philosophes de mon pays. J'ai vu juste un seul nom. C'est scandaleux. Je l'ai dit récemment à l'auteur de l'anthologie la plus récente, le Professeur Emmanuel Eze, de DePaul University (à Chicago), qui fut du reste mon étudiant à Kinshasa/Kimwenza. J'ai personnellement publié, en 1994, un ouvrage qui aurait pu faire référence en matière d'enseignement de la philosophie africaine. Il est intitulé "La philosophie africaine contemporaine. Analyse historico-critique". Outre les Facultés Catholiques, il existe des institutions dont les efforts sont de plus en plus visibles : notamment la Faculté de Philosophie St P. Canisius, et l'Institut Saint Augustin. Non, la philosophie n'est point morte au Congo. Elle se réalise, en silence, au-delà et en dépit des difficultés énormes, d'ordre essentiellement financier.

Congo Vision : Quelle différence observez-vous entre les pratiques de l'enseignement de la philosophie et de la science politique à l'University of Maryland où vous passez votre congé sabbatique et à l'Université de Kinshasa où vous enseignez ?

Ngoma Binda : La différence réside essentiellement dans les outils de travail (infrastructures, bibliothèques, librairies, ordinateurs, projecteurs, etc.). Ici ils sont abondants voire surabondants, là ils sont quasi inexistants. Il y a aussi une certaine différence de méthodes : l'enseignement congolais demeure héritier du système éducatif belge et français. Il est magistral et passif. Aux Etats-Unis par contre, il me semble plus actif : faisant largement participer les étudiants par la création, par des travaux pratiques, et surtout par de nombreuses lectures. Dans l'enseignement congolais, l'enseignant est obligé de tout savoir, il est savant; dans le système américain, il me semble qu'il n'est pas nécessaire que l'enseignant connaisse vraiment, puisque les étudiants doivent se débrouiller largement par eux-mêmes pour connaître. Quand on parle de "syllabus" ici, c'est souvent quatre pages environ ou même deux; tandis que dans notre système, le syllabus est un gros volume reprenant l'ensemble des leçons et matières à dispenser. A mon sens l'enseignant, au Congo, travaille plus que son collègue des Etats-Unis, en ce qui concerne les enseignements.

Congo Vision : Votre mot de la fin ?

Ngoma Binda : Je pense pouvoir dire simplement que je suis un passionné de la recherche et de l'éducation. Je m'efforce de produire des idées philosophiques à l'Université, et de les faire passer dans la cité, dans les comportements des hommes politiques principalement, à travers l'éducation civique et politique au sein, notamment, de l'Institut de Formation et d'Etudes Politiques. Je crois que c'est une tâche importante et prioritaire que celle d'éduquer le citoyen, en particulier l'homme politique, qui a la lourde charge délicate de forger notre destinée commune. Je pense la continuer avec la même ardeur, et avec le concours de tous ceux qui partagent avec nous cette vision du travail pour l'avenir du Congo. Je les invite à se joindre à nos efforts.

Je vous remercie et vous félicite, Congo Vision, pour cette belle oeuvre de diffusion de l'information sur le Congo et le travail en cours de réalisation par ses fils.

Congo Vision : Nous vous remercions .

Propos recueillis par Sylvestre Ngoma, Congo Vision

Professeur Ngoma Binda
pnbinda@yahoo.fr
Tél.: + (243) 992 0282

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