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Apprentissage du français en situation de contrainte

Cas archétypique de la R.D. du Congo

Pays plurilingue, la R.D. du Congo compte, selon les inventaires, entre 300 et 500 langues. Mais ne vous alarmez pas ! On n'y vit pas comme dans une Tour de Babel. Cette diversité n'est qu'apparente et peut se relativiser en fonction du rôle et du statut de chacune de ces langues. On peut en effet répartir ces idiomes en tablant sur leur expansion, c'est-à-dire sur un critère extra-linguistique:

•  Langues intra-ethniques , celles dont l'expansion est limitée à une nationalité ethnique (1) ;

•  Langues inter-ethniques , celles dont l'expansion dépasse l'étendue d'une nationalité ethnique et s'étend à deux ou plusieurs autres nationalités ethniques ;

•  Langues nationales , dites aussi véhiculaires : le lingala, le kiswahili, le ciluba et le kikongo (2). Erigées au rang de langues officielles lors de la Conférence Nationale Souveraine (même si de facto elles ne jouent pas ce rôle pour le moment), chacune de ces quatre langues essaime sur une ou plusieurs provinces ou régions du pays. D'où leur qualificatif de « nationales ». Elles sont largement diffusées par le ou les support(s) audio-visuels(s) national, privé, confessionnel et régional et sont enseignées au niveau de l'école primaire et même, me susurre-t-on, de plus en plus au niveau du secondaire. Les départements de Linguistique africaine des Facultés des Lettres des Universités et ceux des Instituts Supérieurs ou des Universités Pédagogiques consacrent de nombreuses publications scientifiques et des mémoires d'étudiants à ces quatre langues et aux autres langues congolaises et même négro-africaines. Les divers cultes religieux recourent abondamment à ces quatre langues. Trois de ces quatre langues (le lingala, le kikongo et le kiswahili) peuvent être dites aussi internationales dans la mesure où elles sont parlées dans d'autres pays africains. Le kiswahili cependant semble être la langue dont la vocation internationale est la plus assise. En tant que langue de la capitale et de l'armée, langue de la musique de variétés nationales, le lingala est la langue dont la vacation nationale nous semble la plus affirmée. Le ciluba et le kikongo sont nettement deux langues inter-provinciales.

Langue officielle :le français/aperçu terminologique

En parlant de langue à apprendre, on réfère à diverses notions selon les écoles, les pays ou les auteurs, sans que d'ailleurs les distinctions entre ces notions soient nettement tranchées. Le concept de langue maternelle désigne la langue de la mère ou du père ou des deux à la fois et que l'on apprend dès le plus jeune âge. Le concept de langue étrangère s'oppose à celui de langue maternelle en ce qu'il indique clairement qu'il n'est pas la langue des parents. Le concept de langue première fait référence à la première langue ayant présidé à la socialisation de l'enfant tandis que celui de deuxième langue renvoie à la langue apprise après cette première langue. La langue source est la langue déjà parlée par l'apprenant au moment de l'acquisition de la nouvelle. L' interlangue ou le dialecte idiosyncrasique (terme dû à Corder) réfère au système langagier construit par l'apprenant. En réalité, ces termes recèlent chacun quelques inconvénients théoriques étant donné la variété des situations. En schématisant le processus de l'apprentissage du français en situation de contrainte en R.D.du Congo en particulier et en vue de nous mettre à l'abri des polémiques inévitables et interminables, nous opposerons ici le français langue de contrainte ou langue étrangère à la langue maternelle (langue de la mère ou du père ou des deux à la fois que l'apprenant maîtrise au moment où il aborde le français).

Portrait-robot de l'apprenant

La majorité des Congolais sont bi- ou plurilingues. Il y en a qui, en plus du français appris à l'école, parlent à la fois leur langue ethnique et qui parlent deux, trois, voire quatre autre langues (ethniques ou nationales). Les situations de bilinguisme sont donc extrêmement fluctuantes. Le cas le plus patent est celui où l'apprenant maîtrise sa langue maternelle et une des quatre langues nationales. Comme, au départ et en général, cette langue maternelle et la langue nationale sont apprises concomitamment par l'enfant, nous avons décidé, en schématisant la situation, de ne considérer que la situation idéale d'un apprenant qui ne connaît au départ qu'une seule langue, celle dans laquelle il communique avec ses parents au moment où il inaugure le processus de l'apprentissage du français. Etant donné – répétons-le – que l'apprentissage du français en R.D. du Congo se fait à l'école c'est-à-dire pour la énième fois en situation d'astreinte, l'apprenant considéré sera un élève ou un jeune qui commence sa scolarité. On sait que l'acquisition d'une seconde langue est plus aisée pour un jeune que pour un adulte car ce dernier a un système phonologique bien établi et des connaissances lexicales et grammaticales difficilement déboulonnables. Les situations d'apprentissage sont également variées. On peut en gros opposer la ville à la campagne sans que cela ne reflète exactement la situation congolaise. Tous les citadins ne connaissent pas la même situation. Il y a quelques enfants qui maîtrisent déjà le français avant de l'apprendre à l'école. Le français sert de langue maternelle à cette catégorie minoritaire d'enfants. Cela veut dire que, par rapport à l'objectif et à l'obligation de l'apprentissage du français, il y a une inégalité entre les jeunes congolais. En outre, le fiasco socio-économique a fini de battre en brèche le système réputé méritocratique de l'école publique et a ouvert la voie à l'affairisme scolaire. Devenue un marché, l'école reproduit plus que jamais et accroît les inégalités dans l'éducation. Pour revenir à notre étude, l'apprenant idéal pris en compte est donc supposé ne pas connaître le français au départ, ce qui est effectivement le cas de la majorité des petits Congolais tandis que son substrat linguistique originel est constitué d'une langue congolaise (sa langue maternelle).

Statut du français en R.D. du Congo

Le français a le statut d'une langue officielle en R.D. du Congo : langue de l'enseignement, de la justice, de l'administration ainsi de suite. Cependant, ce statut est aujourd'hui chahuté à la suite des divergences entre francophobes et francophiles. Ces derniers, considérés comme des nostalgiques, souhaitent évidemment le maintien du français dans son rôle actuel. Dans le sillage de ce qu'on a appelé la politique de l'authenticité, les francophobes souhaitent écarter le français pour confier à une ou plusieurs langues congolaises le rôle et le statut que le français monopolise encore chez nous. Ces partisans soulignent avant tout la nécessité de penser, d'écrire et de parler les langues congolaises et négro-africaines car – ils le répètent inlassablement -, un changement de l'instrument linguistique de connaissance et de production soustrait de la dépendance qui commence par le verbe. C'est cette idée que défendait Gérard Buakasa : « Ontologiquement, c'est par le langage, dépassant et conservant tous les autres rapports symboliques, que la réalité sociale ou la structure sociale, comme telle, est représentée au nouveau venu à la société pour s'introduire à lui et pour y constituer sa subjectivité ». Cependant, la position majoritaire, dans ce pays, est celle qui voudrait conférer le statut de langue(s) officielle(s) à une ou plusieurs langue(s) congolaise(s) et à confiner le français dans le rôle langue de communication internationale au même titre que l'anglais. C'est dans ce sens, nous semble-t-il, qu'il faut interpréter la décision de la Conférence Nationale Souveraine qui a élevé les quatre langues nationales au rang de langues officielles. La fougue anglophile de l'AFDL (Alliance des Forces Démocratiques de Libération) s'est rassérénée au contact de la réalité sur le terrain politico-linguistique.

Apprentissage du français en R.D. du Congo

Les petits Congolais ne sont pas des locuteurs natifs du français, cela avec toutes les conséquences sur leur compétence passive et active dans cette langue ! Voilà une évidence qui n'aurait pas échappé au légendaire Baron de Lapalisse. C'est dire l'énorme bourde néocoloniale de feu le préside Mobutu qui, à l'époque, se plaisait à présenter son pays comme étant le deuxième pays francophone du monde! Ceci est un autre débat sur lequel nous reviendrons un jour. S'agissant de l'apprentissage du français par les petits Congolais, on redira que cet apprentissage est institutionnel, organisé, scolaire et entraîne

•  que l'accent est mis plus sur l'écrit (grammaire, orthographe, morphologie) que sur l'oral (phonétique, phonologie, orthoépie, diction).

•  que parfois cet apprentissage se fait dans des conditions d'immersion en vu de favoriser l'apprentissage de la langue orale: les jeunes sont placés dans des internats où l'usage des langues autres que le français est interdit. Cette pratique très répandue autrefois (du temps colonial surtout) est devenue de plus en plus caduque avec la dégradation des conditions socio-économiques.

Choix épistémologique

La conception commune (celle des gens ordinaires : parents ou encore celle d'une bonne majorité d'enseignants) consiste à considérer qu'apprendre revient à recevoir des connaissances déjà emballées, des informations dont on était dépourvu auparavant. L'apprenant est vu, dans cet optique, comme un réceptacle et le savoir comme un ensemble d'informations. Cette conception influe sur la méthodologie du français en situation de contrainte. On a une autre méthode basée sur les hypothèses contemporaines des spécialistes de cette question (psychologues, pédagogues, formateurs, etc.), hypothèses d'après lesquelles l'apprentissage, ce n'est pas un apport d'informations, mais une réorganisation mentale du sujet apprenant au contact de l'extérieur car l'esprit humain n'est jamais vide : on ne part jamais de zéro. Un élève a toujours des représentations spontanées sur ce qu'on lui apprend. L'enseignant n'est donc plus considéré comme un livreur du savoir, mais un rectificateur. Il ne s'agit plus d'acquérir mais de changer de savoir. Conséquence pédagogique : l'enseignant doit écouter les élèves pour savoir ce qu'il faut rectifier et pour triompher de ces fameux obstacles épistémologiques dont parlait Bachelard. Selon ce savant français, il y a apprentissage en cas de non compréhension.

Méthodes d'enseignement du français

Ce qui est raconté ici est non seulement schématique, mais aussi concerne la majorité des écoles publiques conventionnées ou non et en butte aux difficultés engendrées par la crise socio-économique. Dans ces écoles, les contraintes matérielles influent sur les méthodologies appliquées et font que celles-ci ne sont pas en phase avec les progrès théoriques dans ce domaine. Globalement on recourt aux méthodes suivantes :

•  Méthode inductive : induire des règles à partir des exercices ;

•  Méthode déductive, traditionnelle (calquée sur l'enseignement des langues anciennes) : on apprend frontalement des règles grammaticales de la langue cible et on fait des exercices d'application. Cette méthode a un inconvénient majeur : l'acquisition de la grammaire du français langue étrangère n'aide pas pour autant l'apprenant à communiquer ;

•  Méthode maïeutique : partir des intuitions grammaticales des apprenants car une règle établie de cette manière sera mieux enregistrée par eux ;

•  Méthode directe et audio-orale : employée même si elle est difficile à mettre en œuvre dans le contexte congolais pris en considération ici à cause du manque du matériel adéquat;

•  Méthode communicative, cognitive : développer la réflexion de l'enfant sur ce qu'il apprend.

Les méthodes audio-visuelle et naturelle sont impossibles à mettre en œuvre vu la carence du matériel technique et à cause du fait que les petits Congolais ne sont pas des locuteurs natifs. Le français est en général expliqué dans la langue maternelle des élèves. En général, ces jeunes apprennent le français à l'école et s'expriment en langue maternelle dans la cour de recréation et à la maison.

Obstacles intrinsèques

Le contexte ne permet pas la revalorisation des méthodes qui auraient pu mettre l'enseignement du français langue étrangère en phase avec les nouvelles hypothèses sur l'apprentissage. La méthode demeure généralement ex-cathedra alors que les rôles respectifs des acteurs de la relation pédagogique sont déjà revus : l'apprenant est conçu à présent comme étant actif tandis que l'enseignant ne livre plus clé en mains un savoir. L'apprentissage du français est donc exclusivement livresque. L'influence du substrat linguistique maternel occasionne de nombreux dérapages et pas seulement du fait des apprenants. La langue maternelle se projette à tous les niveaux et, singulièrement, dans la syntaxe et le lexique du français. L'apprentissage en situation de contrainte fait que la langue apprise est généralement rigide, différente du registre du français parlé (plus français écrit qu'oral) parce que cette langue est étudiée pour des raisons utilitaires et c'est pourquoi cela laisse des traces au niveau de la compétence globale des apprenants. En outre, il arrive qu'au final, certains apprenants se contentent d'un niveau d'interlangue donné et ne souhaitent même plus progresser. On a rencontré aussi et on rencontre encore des cas de régression ou de perte de l'acquit antérieur surtout quand se manifeste ce que les spécialistes appellent le phénomène de l'analphabétisme de retour. De toute manière et en relation avec la crise profonde de la société congolaise, on reconnaît aujourd'hui qu'il y a une régression manifeste de la maîtrise du français par les petits Congolais aussi bien à l'écrit qu'à l'oral. Le comble, ce que cela ne s'arrange pas s'agissant de la maîtrise du lingala, la langue la plus parlée dans la capitale congolaise, sujet sur lequel nous nous sommes déjà exprimé et sur lequel nous reviendrons abondamment car il nous tient encore plus à cœur que le thème du français, langue de contrainte !

Dr TEDANGA Ipota Bembela

•  Nous empruntons volontiers à Lumuna Sando l'expression « Nationalité ethnique » pour dire « Ethnie ou Tribu ».

•  Ne dites jamais le « swahili », le « luba », le « kongo » …, mais bien le kiswahili, le ciluba et le kikongo, ce en vertu d'une observation que nous devons tous à un ecclésiastique rwandais du nom d'Alexis Kagame qui, dans son livre Philosophie bantu comparée , condamne ce qu'il appelle la « débantuisation» des langues bantu, procédé consiste à retranscrire les noms ethniques (ou ethnonymes) ou ceux des langues bantu (qui sont des langues à classes) en omettant la modalité nominale ( Ngála au lieu de Bangála , S oo ngye au lieu de Bas oo ngye , Lúbá au lieu de Balúbá , Tetela au lieu d' Atetela , etc.) alors même que cette modalité nominale (appelée aussi classificateur ou préfixe de classe) a un rôle sémantique.

Dr TEDANGA Ipota Bembela
tedanga@hotmail.com

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