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A propos du fétichisme et de la sorcellerie en milieu culturel négro-africain

Introduction

Nommer un être quelconque, c'est déjà quelque peu le définir et c'est pourquoi A. Camus avait raison de dire : « Mal nommer les choses, c'est ajouter aux malheurs du monde ». Cela se vérifie dans le cas de la religion négro-africaine.

En effet, pour caractériser cette religion, les historiens des religions et les ethno-anthropologues occidentaux - en proie à un véritable délire conceptuel - ont fabriqué une flopée de dénominations toutes réductrices, idéologiques et différentialistes telles qu'animisme, fétichisme, ancestralisme, magisme, totémisme et bien d'autres encore. Bien qu'il avoue être conscient de la fausseté étymologique du terme «animisme » et même si, comme J. Trincaz le prévient, les termes « animisme » et « fétichisme » sont trop entachés d'erreurs et de fanatisme historiques , Y. Person l'applique quand même à la réalité religieuse négro-africaine parce que, selon lui, il n'y a pas un autre terme qui soit commode pour la désigner, à part évidemment celui de paganisme .

Le père Hebga, s.j. , note lui aussi que sociologues, ethnologues, journalistes, romanciers, historiens des religions, théologiens de toutes confessions, ne définissaient pas clairement ces concepts de paganisme, fétichisme, superstition, sorcellerie, magie, animisme, etc. appliqués à la religion négro-africaine. Il signale que les chrétiens traitent la religion négro-africaine de paganisme (dérivé savant du latin paganus ) c'est-à-dire comme une religion polythéiste qu'ils assimilent à l'erreur religieuse, à la déchéance morale, à l'immoralité décrite de manière horrible, abjecte et avec force détails ‘coprophagiques' .

Naturellement et sur les pas du jésuite camerounais, nous récusons ces dénominations et les schémas conceptuels inégalitaires qu'elles sous-tendent. Le vice, comme la vertu, n'a pas de patrie : idéaliser l'Afrique noire pré-coloniale, croire qu'elle fut uniquement un âge d'or est aussi peu acceptable que de la présenter comme une société exclusivement pourrie. Le rejet de l'impérialisme civilisationnel d'où qu'il vienne doit s'accompagner du refus de la part de clôture de la civilisation noire. Cela va de soi.

Par rapport aux propos alignés plus haut, le père M.P. Hebga lui-même a fait une mise au point éclairante, décisive : il revisite et déconstruit, dans la suite de son texte, la définition de chacun de ces termes qu'il qualifie de «prénotions ». Au nom de l'humanité noire, l'auteur rétorque en disant que les Négro-Africains n'adorent ni plusieurs dieux, ni les figurines, ni les statuettes, ni les arbres, ni les rochers, ni tout autre objet. Il ajoute que l'Afrique noire pré-coloniale n'a pas vu fleurir le vol, l'érotisme, le pansexualisme, la prostitution généralisée, la cupidité, la haine, les génocides, l'homosexualité, la désintégration à grande échelle des mœurs. Ce sont là, dit-il, autant de maux de la civilisation occidentale. Pour lui, le foyer du paganisme ne se localise pas en Afrique noire, ni chez les Xanthodermes de la Papouasie, mais dans l'Euro-Amérique, dans cette société dite «civilisée » et fortement industrielle qui ignore massivement Dieu et, en particulier, Jésus-Christ lui-même.

En rapport avec cette exacte remarque de M.P. Hebga, rappelons utilement que, sous la couleur de banals ‘ismes', de nombreux philosophes, intellectuels, savants et autres guide s d'opinion occidentaux ont ardemment rejeté Dieu, le phénomène religieux et, en particulier, le christianisme et ont, selon les chrétiens, donné dans l'hérésie en escamotant la vérité « divine ». Ainsi, souhaitant détruire la morale chrétienne afin de débarrasser la conscience humaine de l'idée de Dieu, F. Nietzsche (pour ne nous référer qu'à lui) écrit : «Je considère le christianisme comme la plus néfaste des séductions et le plus néfaste des mensonges, le blasphème par excellence» .  Les chrétiens le lui ont bien rendu en le traitant de ‘fou joyeux'. L'évolution de l'Occident a favorisé l'éclosion des phénomènes sociaux que d'autres cultures considèrent à juste titre comme des désastres moraux : notamment l'accroissement du nombre de divorces comme moyen de résoudre les conflits conjugaux, le grand nombre de familles recomposées et monoparentales , la légalisation (entre autres aux Pays-Bas, en Espagne et en Belgique notamment) de l'homosexualité , de la prostitution, de l'euthanasie et du mariage des homosexuels, la banalisation de la pornographie, le sybaritisme licencieux, les expériences ‘communautaires', l'adoption d'enfants par des couples homosexuels, la dépénalisation de l'adultère, la tentation eugénique à la suite des progrès du génie génétique (insémination, contraception, clonage reproductif ou thérapeutique d'êtres humains à l'instar du clonage des animaux), etc. J. Leslie, philosophe de l'université de Guelp (Ontario, É tats-Unis d'Amérique), dénonce une dérive potentielle de la science appliquée occidentale : les expériences génétiques conduites actuellement pourraient, d'après lui, permettre la mise au point d'armes ethniques , autrement dit des armes conçues pour décimer en priorité un groupe ethnique donné . Dans les métropoles modernes (donc d'inspiration occidentale), on respire un air ‘irrespirable', les services publics s'y détériorent tandis que, en proie à une violence orgiaque, la jeunesse se retranche dans l'anti-culture, dans l'alcool et les paradis artificiels. Ces jeunes sont donc souvent nghien , autrement dit en état permanent de manque, et, comme pour fuir la réalité et se réfugier dans l'imaginaire de la mort et du suicide, ils consomment à grande échelle des drogues psychédéliques. On rencontre dans ces mêmes conurbations des minorités éparses de dissentiment culturel embourbées dans une bouillie pseudo-philosophique et qui font peser une menace permanente de ‘chienlit dans les rues'. K.R. Popper perçoit la ville moderne d'invention occidentale comme une ‘société abstraite' : « une ville où les piétons se croisent mais s'ignorent, où beaucoup d'individus ont peu ou pas de contacts humains et vivent dans l'anonymat et l'isolement » . F. Dolto constate que, privés de la possibilité d'un échange personnalisé avec un gourou, les jeunes citadins tombent en Occident sur le gourou d'une secte collective ou mieux encore sur un imaginaire qui se consomme au travers de la musique enregistrée et des images virtuelles .

Tout cela conduit F. Eboussi-Boulaga à relativiser le prosélytisme chrétien en concluant que le christianisme de l'Occident, en son état actuel, ne mérite pas d'être exporté . A titre d'exemple, la neurasthénie de la relève sacerdotale dans le catholicisme en Occident est un de ces épiphénomènes qui traduit le dessèchement du religieux ou surtout une tranquille euthanasie religieuse au profit d'une civilisation axée sur le matériel. Relevons entre parenthèses que cette neurasthénie de la relève sacerdotale profite à la diaspora du clergé afro-chrétien dont quelques membres se voient confier des responsabilités ecclésiales dans les paroisses des diocèses chrétiens en Europe et, partant, la charge – ô ironie de l'histoire ! – d'évangéliser à leur tour les descendants des anciens évangélisateurs de l'Afrique noire.

Fétiche 

Probablement dérivé du portugais feiticio , lui-même provenant du latin factitium , fétiche est défini par les Occidentaux comme un objet naturel, un animal divinisé, du bois, de la pierre, une idole grossière et diabolique qu'adorent les Nègres. Pourtant, la religion négro-africaine n'est pas uniquement «fétichiste » au sens où l'entendent les Occidentaux et encore qu'il faille repréciser le sens de ce mot. Le fétichisme est un problème de croyance et se retrouve dans bien d'autres religions et notamment dans le christianisme lui-même. Nous nous en remettrons au professeur Buakasa T.K.M. qui a dégagé les figures et la réalité de nkisi ‘fétiche(s)' conformes à la perception négro-africaine : « [Un nkisi ou fétiche au sens précis est un] objet de civilisation, vécu et présenté comme réceptacle de forces à action ambivalente » . Buakasa décrit le fétiche comme un objet visiblement matériel, fabriqué ou naturel et enfermant une force surnaturelle. Cet objet a un caractère thérapeutique intrinsèque, un caractère symbolique et celui de masque. Par la parole rituelle, sanctificatrice, sacrée, ce simple objet matériel est transmuté pour devenir un fétiche ou la demeure d'une force surnaturelle et peut servir à la fois comme instrument de médiation avec le sacré et comme instrument de guérison ou un moyen de sorcellerie .

Fétichisme et christianisme

Il est bon de savoir que fondamentalement la religion négro-africaine n'est pas plus fétichiste que ne l'est par exemple le christianisme. Les Négro-Africains ne rendent point un culte de latrie aux amulettes et autres objets, mais leur attribuent un pouvoir bénéfique ou maléfique, tout comme les catholiques attachent une valeur religieuse aux médailles miraculeuses, à l'encens, aux saints-Christophes, aux scapulaires, aux statues de sainte Marie ou de saint Joseph, à l'eau bénite, etc. On dénombre dans le christianisme et, en particulier, dans le catholicisme nombre de pratiques fétichistes, superstitieuses : fonction magique des reliques et des images de Jésus, de Marie et des saints, pouvoir occulte des statues des vierges de Lourdes, Fatima, Czestokowa, Guadeloupe …, de la Santa Casa censée être la maison de la Sainte Famille chrétienne apportée en Italie par les Anges, du saint suaire. Autres pratiques superstitieuses : pèlerinages, jubilés, ex-voto, apparitions et visions, gris-gris (les Agnus Dei ou porte-bonheur pontificaux), chapelets bénits, vénération des précieux stigmates de saint Padre Pio . De même que les adeptes de la religion négro-africaine, les chrétiens admettent le don de médiumnité, de prophétie, de guérison, des langues. Les chrétiens et, en particulier, les catholiques admettent que la parole de l'oint du Seigneur (le prêtre) transmute le pain et le vin en corps et en sang du Christ. En devenant ainsi, selon la croyance chrétienne, la demeure du corps et du sang de la divinité ou tout simplement son corps et son sang, l'hostie et le vin doivent être considérés positivement comme des super-fétiches ou des fétiches absolus. C'est pourquoi, édifié par les pratiques des chrétiens marseillais, le père Loew les a qualifiés en 1946 de peuple païen à superstitions chrétiennes . La religion chrétienne est fondamentalement fétichiste. Il n'y a pas donc que la religion négro-africaine qui puisse être qualifiée de fétichiste. En plus, il est abusif de réduire cette religion des Nègres à ce seul caractère car ce n'est pas son seul attribut. Il y a bien d'autres aspects de cette religion qui concernent le Dieu Créateur, les Ancêtres, les esprits, la réincarnation, les rites fondamentaux, les sacrifices, le sacerdoce, la vision spirituelle de la vie, le mariage, la prière, la vie après la mort, l'âme humaine, etc.

Ambivalence du concept de sorcellerie

Buakasa T.K.M. nous aide à clarifier également le concept de « sorcellerie » lié à celui de « fétiche » et dont il est souvent question à propos des croyances négro-africaines. Le Négro-Africain, dit-il, admet que l'harmonie structurelle de la personne humaine peut se muer en un moins-être ontologique et annoncer une anomalie (mal, maladie, malchance, insuccès, etc.). Pour S. Kalis, la sorcellerie s'entend comme étant la mise en œuvre par le personnage ‘witch', du pouvoir destructeur dont il se rend maître (…). Les modalités de l'acte de sorcellerie se réfèrent aux notions d'exorcisme et d'adorcisme  . Aujourd'hui, la phénoménologie de la sorcellerie est corrélée à l'anthropophagie symbolique du sorcier en quête de « chair ». Conçu comme de provenance extérieure, ce mal peut avoir plusieurs causes et, en particulier, la perturbation des relations entre les hommes. Il peut donc s'agir d'un cas de sorcellerie comme on l'entend ordinairement. Concrètement, le principe actif de l'attaquant (l'entité mal intentionnée) agresse le principe vital de la victime qui, en cas d'insuffisance de pouvoir défensif, est affaiblie et donc peut mourir ou être atteinte de consomption ou de folie ou de toute autre maladie. Si le pouvoir défensif de l'attaqué est supérieur, alors l'agresseur sort vaincu de cette confrontation .

Existant depuis la nuit des temps, apanage à l'origine des seuls initiés et aujourd'hui à la portée de tous, la sorcellerie est une puissance perçue comme une intelligence et un pouvoir qui s'acquièrent de façon innée, par contact ou par l'apprentissage (initiation). Elle est une puissance ambivalente , à la fois dangereuse et bénéfique, pouvant nuire mais aussi protéger . Au fond et selon G. Buakasa, il n'est ni mauvais ni interdit d'être sorcier dans le contexte culturel négro-africain. Dans un texte désormais publié à présent sous la forme d'une thèse de doctorat, N. Lembe-Masiala note que, chez les Basolongo (ethnie de la R.D. du Congo), le gardien de  dib ó ndo ‘corde à nœuds‘ est un bon sorcier parce qu'il ne cause pas du tort au clan et est, au contraire, son protecteur. Le dib ó ndo aide les membres de son clan à se fixer sur la régularité de la mort d'un des leurs. La sorcellerie bénéfique est un type de médecine qui apaise les maux humains grâce à l'action des herboristes, des exorcistes et des voyants. G. Buakasa explique que, en parlant couramment de la sorcellerie, on pointe le doigt uniquement vers son côté nocif. Le mal donc, c'est d'user de la sorcellerie pour causer du tort. Alors, la sorcellerie est vue comme une intelligence et un pouvoir de nuit par opposition à l'intelligence ordinaire, celle du jour. La première est considérée comme transcendante par rapport à la deuxième. Le sorcier est de ce point de vue un individu asocial, supposé habité, même à son insu, par un pouvoir maléfique qui le conduirait à nuire, à détruire, à tuer ne serait-ce que par sadisme ou pour son profit. Il donne la mort et, pour ce faire, il agit à distance, à l'aide des fétiches et sans l'intervention d'objets physiques ou sans contact physique avec la victime.

On peut oser comparer cette essence du corps évaporable du sorcier à la motilité , concept phénoménologique d'Husserl que reprend P. Ouellet et entendu définitoirement comme la propriété d'un corps immobile, mais dont l'esprit ou le mental est en mouvement, tout en gardant les traits sensibles du corps organique. Les adeptes de la religion négro-africaine admettent l'existence d'un marché de sorciers à l'intérieur duquel s'exerce, entre eux, une forme de solidarité au détriment de la société. Ce que la société réprouve – répétons-le – c'est l'usage de la sorcellerie pour manger des gens (cas d'anthropophagie en vue d'accroître la puissance ou pour alimenter les fétiches du sorcier) ou pour causer du tort . La sorcellerie peut être considérée comme un chapitre des croyances négro-africaines dans les domaines où les choses vont bien ou mal.

Comme le sorcier constitue une menace contre la vie, alors les humains recherchent diverses stratégies pour se défendre contre lui et pour dépouiller ses pulsions de toute charge anti-sociale. D'où la nécessité de consulter les gens du savoir (les thérapeutes, les aînés, les devins…) pour connaître la nature du mal, sa cause, son origine et pour pouvoir accomplir le rituel correctif et se soigner par des rites : sacrifices, prières, consécrations d'autels, rites de renouvellement et de purification, système de guérison, institution obligatoire du don et du partage (solidarité). Suite à la survenue du ou des symptôme(s), on soigne l'organe malade, mais aussi la relation brisée et on affronte l'agent causal ou persécuteur (génie, sorcier, fétiche). La réalité de la sorcellerie, dans son aspect négatif, est corrélée à celle de la magie que M.P. Hebga  définit comme suit : « (…) l'ensemble des savoirs et des techniques par lesquels un homme doué d'un pouvoir surnaturel tente de soumettre à sa volonté les forces de la nature et [même] Dieu lui-même » .   La magie est une tentative de dissociation et de maîtrise de la nature pour manipuler les croyances et les opinions. Dans la magie, l'effet et la cause appartiennent respectivement à la sphère visible et à la sphère invisible. Buakasa distingue la magie blanche (quand l'action en cours se fait au bénéfice de la personne et de la communauté) de la magie noire (quand il est question de pratique occulte et des intérêts individuels à caractère antisocial) . On y retrouve les deux aspects positif et négatif.

Danger de la généralisation

C'est, répétons-le, une erreur de réduire la religion négro-africaine au fétichisme, à la sorcellerie (dans son sens négatif) et à la magie. Dans la mesure où les trois phénomènes touchent à la vie humaine, il est normal que la religion négro-africaine s'y intéresse dans sa démarche. Cependant, dans ce qu'elles recèlent de négatif par rapport à la vie humaine, les trois phénoménologies (fétichisme, sorcellerie et magie) ne reflètent point le rôle de la religion. Il est abusif de jeter le discrédit sur le corps global des croyances négro-africaines en les cantonnant dans ces trois phénoménologies. Sur les trois instances (cosmique : rapport de l'homme avec la nature, phylogénétique : rapport de l'homme avec Dieu, les Ancêtres et les esprits, anthropologique : rapport avec les autres hommes vivants), seule la dernière (l'instance anthropologique) est concernée par la sorcellerie, le fétichisme et la magie. Dieu et les Ancêtres ne sont pas concernés car on ne peut les accuser de sorcellerie ou d'avoir usé de pratiques fétichistes.

Toute religion est animiste

Enfin et contrairement à A. Hampaté Ba qui préfère nommer la religion négro-africaine par le terme ambigu d'«animisme » qu'il semble trouver «plus propre, moins dédaigneux » , M.P. Hebga n'assimile pas la religion négro-africaine à l'animisme. Les êtres humains, les animaux et les végétaux qui constituent le monde visible ont, en plus du corps physique (biologique), une âme (d'où animisme, dérivé du latin anima ), principe vital. C'est, à peu de choses près, la définition de l'entrée « animisme » dans le dictionnaire anglais Harrap's , définition à laquelle se réfère M.P. Hebga : «L'animisme est la croyance que tous les objets et l'univers lui-même possèdent une âme ». Les chrétiens entendent par «animistes »  tous les Négro-Africains qui n'ont adhéré ni à l'islam ni au christianisme et qui demeurent attachés à leurs cultes traditionnels. Autrement dit, l'animisme est considéré par eux comme étant l'essence de la religion négro-africaine.

Par rapport à cette dernière idée, M.P. Hebga émet deux objections de taille. Construite sous forme d'un argumentum ad hominem , la première objection consiste en ceci : «Si la projection de l'homme (plutôt que de son âme, précision des pensées dualistes) mérite le nom d'animisme, cet animisme se rencontre d'abord chez (…) les Grecs » . Dans la seconde objection, Hebga indique que, pour qu'une telle identification de la religion négro-africaine à l'animisme soit légitime, deux conditions devraient se réaliser : que l'animisme soit une religion, et que cette religion caractérise les peuples négro-africains. Or, comme il le réaffirme, aucune de ces conditions ne se vérifie. Il conclut logiquement que tous ces termes utilisés pour désigner la religion négro-africaine sont définis pêle-mêle, connotent négativement et reflètent les préjugés de leurs auteurs. Les épistémès respectives de ces termes trahissent les réalités conceptuelles originelles. Partant, cet auteur conseille d'abandonner l'usage abusif des termes confus qui ne servent point du tout à clarifier l'étude et la compréhension du patrimoine religieux négro-africain. Malheureusement, M.P. Hebga n'a pas proposé une appellation alternative en lieu et place de celles qu'il a rejetées à bon droit. I.-L. Laleye serait tenté de dire qu'il n'y a de religion qu'animiste sans quoi le projet religieux tournerait court s'il s'avérait que l'homme n'a pas d'âme ou que Dieu n'est pas la grande âme, source de toute âme .

Diverticules tératologiques des religions du Livre

Plus haut nous avons indiqué que l'Occident chrétien a du mépris pour les croyances négro-africaines et, en particulier, pour les faits qui viennent d'être décrits. Le Négro-Africain doit savoir que la condescendance intellectuelle et morale d'une religion du Livre ne tient pas compte de ce qu'il y a, dans chaque religion, des choses ou des pratiques proprement incroyables et même déraisonnables : « Christianisme, islam, hindouisme… que de grandeurs cristallisées par des hommes de bien ! Mais aussi, (…) que de crimes, de petitesses organisées par des représentants d' É glises détentrices de vérités révélées ! »  . N'est-ce pas incroyable qu'une femme vierge ait pu concevoir et enfanter ? N'est-ce pas déraisonnable que l'on tue en croyant plaire à Dieu ? Qui n'admettra pas qu'il soit blasphématoire et compromettant pour Dieu qu'un Juif Le remerciât de lui avoir donné le moyen de tromper un Arabe et vice et versa comme l'illustre Voltaire dans Zadig  ? Que penser du fait que toutes les religions révélées pratiquent la violence comme méthode de pensée, de ce qu'elles recourent communément à l'intimidation, au principe d'autorité et du fait qu'elles refusent avec hauteur de démontrer ou de discuter ? H.-G. Hers souhaite savoir si quelqu'un peut bien comprendre ce que pourrait être un Dieu en trois personnes ou encore en quoi la transsubstantiation consiste. Il rappelle que le théologien Edward Schillebeeckx se proclame quasi agnostique face à une théologie trinitaire . Le croyant chrétien lui-même se perd en effet devant cette constellation de facettes que philosophes et autres pseudo-théologiens collent à l'Être Suprême. Par exemple, le Dieu cartésien ou d'un É rasme est dit être un Dieu arbitraire, une notion abstraite, une allégorie morale, un tyran despotique, un Dieu fou, bref un Dieu qui n'est pas Dieu .

En empruntant la terminologie de K.R. Popper, on peut dire que toutes les religions sont des systèmes clos : chacune d'elles construit une interprétation définitive du monde et invente des arguments adéquats pour se dérober à la critique . Les religions étant présentées comme soumises à l'autorité absolue de Dieu, l'argument d'autorité y occupe la première place. Focolari , Communion et Libération et Néocatéchuménat , trois mouvements catholiques autarciques animés chacun par un fondateur charismatique, pratiquent des cérémonies d'initiation, des techniques de lavage de cerveau, des méthodes d'intimidation morale et spirituelle et d'autres pratiques psychothérapeutiques plutôt dangereuses . Et qu'en est-il de l' Opus Dei , autre mouvement catholique sur lequel il y a tant de rumeurs ? N'est-ce pas grave et impensable qu'un islamiste croit s'assurer le salut éternel en égorgeant ses ennemis ou en posant des bombes et qu'il s'absout tranquillement en ayant la conviction que ses victimes innocentes verront leurs péchés pardonnés et qu'elles gagneront le droit d'aller au paradis et d'y profiter de plats de viande, de volailles, de fruits, de vin délicieux et inoffensif et des vierges houris (aux grands yeux de gazelle d'un beau noir) ? Cela fait dire à R. Debray dans son livre Le feu sacré que, pour le christianisme et l'islam, la guerre est la continuation de la théologie. Ce sont ces mêmes dérives gravissimes que Malek Chebel dénonce dans ses différents ouvrages.

Théophagie symbolique

Le peuple san de l'Afrique australe considère, pour toutes sortes de raisons, l'élan géant, une espèce d'antilope, non pas comme un dieu, mais comme la preuve concrète de l'existence de Dieu. Manger la chair de cet animal revient pour eux à participer à sa quintessence . On pourrait charrier cette croyance qui, pourtant, ne va aussi loin que celle du christianisme dans lequel manger le corps symbolique d'un dieu conférerait la sainteté. Le sacrement chrétien de communion paraît en effet étrange à un adepte de la religion négro-africaine en ce que, dans le langage chrétien, cette notion implique une véritable théophagie  : les substances absorbées [végétales, cuites ou fermentées (le pain et le vin)] sont assimilées au corps et au sang d'une divinité jadis sacrifiée. L'adepte de la religion négro-africaine se demandera légitimement comment on peut manger un Ancêtre, un génie, un esprit ou encore la divinité elle-même. C. Desroche Noblecourt nous informe d'une réaction analogue de la part de quelques ouvriers nubiens qui, s'étant aperçu qu'un Européen pêchait dans un puits « sacré », s'en sont pris à lui en s'écriant : « Arrête ! tu es fou, tu ne vas pas manger nos Ancêtres ! »  

Dr TEDANGA Ipota Bembela
tedanga@hotmail.com

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TRINCAZ, j., Colonisations et religions en Afrique noire. L'exemple de Ziguinchor , Paris, L'Harmattan, 1981, p. 2.

PERSON, Y., « Pour une histoire des religions », dans CHRETIEN, J.-P. et alii, L'invention religieuse en Afrique Noire , Paris, ACCT-Karthala, 1993, p. 17.

Lire HEBGA, M.P., Emancipation d'Églises sous tutelle. Essai sur l'ère post-missionnaire , Paris, Présence Africaine, 1976. 

F. Nietzsche, cité par LEPP, I., Psychanalyse de l'athéisme moderne , Paris, Grasset, 1961, p. 224. Nous faisons exprès un rapprochement entre le christianisme et l'évolution de la société occidentale parce que, comme le soutient V.Y. Mudimbe, le christianisme (en particulier le catholicisme) a toujours confondu la Foi (l'adhésion à Jésus-Christ) et l'expérience historique de l'Occident qui a assumé et expérimenté le message de l' É vangile.

Un cas typique d'inversion des valeurs au pays de l'oncle Sam : on fête aujourd'hui les divorces en grande pompe au point que les divorcés et leurs invités s'amusent plus à cette occasion qu'ils ne l'auraient fait le jour du mariage. Lire l'article « Des divorces en fête » publié dans le journal Métro du mardi 8 mai 2001 à Bruxelles. Le célèbre musicien congolais, Tabu Ley alias Rochereau, avait stigmatisé en son temps cette curieuse pratique dans une de ses chansons en se demandant comment on pouvait fêter un divorce alors qu'un tel événement devrait plutôt inspirer de la tristesse.

Qui dit parent seul avec enfants dit tensions émotionnelles, difficultés économiques, handicaps sociaux. Lire « Les familles monoparentales peuvent être heureuses », dans Réveillez-vous , 8 octobre 2002, p. 4.

L'Afrique du Sud est le premier pays de l'Afrique à avoir légalisé le mariage des homosexuels alors même que la population y est très majoritairement opposée.

J. Leslie, cité dans «Une guerre mondiale», article inséré dans le Courrier International Spécial 10 ans , n° 523 du 9 au 15 novembre 2000, p. 102.

MALRAUX, A., La condition humaine , paris, Gallimard, 1946, p. 37.

Lire BAUDOUIN, J., Karl Popper , Paris, P.U.F., 1989.

DOLTO, F., La cause des adolescents , Robert Laffont, Paris, 1988, p. 50.

EBOUSSI-BOULAGA, F., « La démission », dans Spiritus , t. XV, n° 56 (mai-août 1974), p. 284.

BUAKASA ,T. K. M., L'impensé du discours : « kindoki » et « nkisi » en pays kongo du Zaïre, Kinshasa, PUZ, 1973, p. 156.

Lire BUAKASA, G., Réinventer l'Afrique. De la modernité à la tradition au Congo-Zaïre , Paris, L'Harmattan, 1996.

Latrie signifie au sens fort adoration qui ne se rend qu'à Dieu Seul.

HEBGA, M.P., op. cit. , p. 96.

JOUEN, J., Dieu contre Dieu , Paris, L'Harmattan, 2006, p. 129.

KALIS, S., Médecine traditionnelle, Religion et divination chez les Seereer Siin du Sénégal. La connaissance de la nuit , Paris, L'Harmattan, 1997, p. 134.

Ibidem , p. 86.

AUGE, M., « Les croyances à la sorcellerie », dans La construction du monde. Religion, représentation, idéologie , Maspero, Paris, p. 74.

BUAKASA, G., Réinventer l'Afrique. De la modernité à la tradition au Congo-Zaïre , Paris, L'Harmattan, 1996 , pp. 230-231.

Ibidem , p. 100.

BUAKASA, T.K.M., Lire la religion négro-africaine, Ottignies-Louvain-la-Neuve, Noraf, 1988, p. 87.

A. HAMPATE, cité par DESROCHE, H., Hommes et religions, Histoires mémorables, Paris, Edima, 1992, p. 135.

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Lire URQUHART, G., L'Armada du pape , Paris, Golias, 1999.

L'Opus Dei a fait l'objet d'enquêtes judiciaires à la suite de plaintes déposées par certains de ses membres pour endoctrinement, coercition et pratiques de mortification corporelle dangereuses. Lire DANA BROWN, Da Vinci Code , Paris, Le Grand Livre du mois, 2004, p. 9.

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