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Jean Masamba Ma Mpolo: un modèle du discours théologique de la pastorale africaine.  

Quel privilège que celui de dire un mot pour célébrer la retraite d'un géant très modeste que beaucoup d'érudits désignent, avec raison, comme une des écoles de la théologie pastorale africaine. Chose que je fais en toute modestie car l'œuvre pastorale et théologique de Masamba s'étend sur une longue période dans des lieux importants tels que Kimpese, les USA, Kinshasa et Genève. Cela me rappelle le sourire de l'anthropologue Marie Douglas qui, m'introduisant, chez elle, à son oeuvre à partir de Natural Symbols et Purity and Danger me dit : “Adrien, il te sera difficile de connaître tout sur mon oeuvre car elle couvre l'espace de plus de cinq décennies…” 

Que Masamba excuse la pauvreté avec laquelle j'exprimerai mon admiration pour son oeuvre. Il ne s'agit qu'ici de m'acquitter de ma dette à son érudition qui souvent m'aide à observer, questionner et construire au sein de ma modeste pratique pastorale et mon cheminement théologique. Précisons qu'il s'agit bien ici de mon écoute pastorale, de mes interrogations par rapport à la prolifération des sectes/églises, et à la pratique pastorale quasi-désastreuse, dans la diaspora contemporaine africaine, de ceux qui pensent posséder Dieu (Deus ex machina) voire, pour utiliser l'expression de Masamba, « domestiquer le Saint-Esprit », en les utilisant à leur profit. C'est le cas de cette église où « le grand Pasteur » demanda à ses ouailles de jeûner pour faire revenir à la vie un de ses co-pasteurs qui venait de mourir. Quelle folie ! Dieu merci, les media de l'Oncle Sam ne s'étaient pas saisis de l'affaire. Le frère n'est jamais revenu à la vie. Ne tente t-on pas Dieu ? Quelle foi aveugle ! Quelle docilité de la part des fidèles ! Soumis, avec une foi émotionnelle, ils font le bonheur social et économique de leurs bergers, apôtres, archevêques qui souvent roulent dans des voitures de prestige.  

En vertu de nos lectures sur la théologie africaine et de la place que s'est forgée Masamba dans la pratique de la théologie pastorale africaine, je n'hésiterais à confirmer à son propos la parole du Christ selon laquelle « nul n'est prophète chez soi ». Néanmoins, que l'on soit avisé et informé des graves conséquences dues à la méconnaissance, consciente et inconsciente, de la grandeur sapientiale et intellectuelle d'un individu. Que soient enterrées ces pratiques quasi-prééminentes dans plusieurs institutions africaines qui, surtout pour des raisons personnelles et non par manque des moyens, se taisent souvent devant les valeurs intrinsèques et les accomplissements exceptionnels d' un érudit. Qu'ils soient voués au néant ces esprits qui préfèrent réserver à un penseur un culte funèbre grandiose, plutôt que de promouvoir, célébrer, et dialoguer avec l'œuvre de celui-ci quand il vit encore.  

Je salue donc avec beaucoup d'enthousiasme et gratitude les initiatives de ces deux institutions congolaises, la CBCO et l'UPC, pour lesquelles Masamba restera un grand chapitre. En effet, j'emprunte à la sociologie de Bourdieu quelques concepts importants pour exprimer une vérité incontestable. Qu'on le note : dans l'ordre hiérarchique de la grandeur, la valeur d'une institution ecclésiastique et académique ne dépend d'abord pas de leur capital social et moins encore économique, mais plutôt du capital symbolique et culturel. Un regard sur l'activité pastorale et théologique de Masamba lui confère, comme en témoignent Jean Marc Ela, Emmanuel Lartey et d'autres, le statut d'un génie. Qui nous dira le contraire ? Sa place dans l'histoire du protestantisme congolais d'après l'indépendance et dans l'articulation du discours pastoral africain est indiscutable. Masamba est à la fois un promoteur et un initiateur.  

J'ai déjà insisté ailleurs sur la nécessité de réfléchir sur les pratiques académiques et pastorales de Masamba, lesquelles désormais reçoivent déjà un écho important dans plusieurs cercles de réflexion étrangers, aussi je serai assez bref. 

Masamba et V. Y. Mudimbe sont deux intellectuels congolais dont les charmes, l'élégance et la force de la pensée ne cessent de me séduire. J'ai découvert les écrits de V. Y. Mudimbe dans la grande bibliothèque de la School of Oriental & African Studies à Londres. Le souvenir de m'être assis à ses côtés pendant quelques heures et d'avoir partagé avec lui un repas à l'African Center lors de son intervention à l'African and Caribbean Students Association, de l'Institute of Education, me procurent un grand bonheur. Pour moi, Mudimbe est la version africaine du théologien allemand Rudolph Bultman. Dans l'interprétation des écrits sur l'Afrique, Mudimbe joue le même rôle que joua Bultman, avec sa théorie de demythologization/démythification des écrits néo-testamentaires. Quel privilège ! Discernant mon amour pour les sciences sociales et mon dévouement à la pratique pastorale chrétienne, Mudimbe m'exhorta à lire les travaux de Paul Ricœur.  

Je découvre Masamba juste après son retour de Genève où il servit pendant quelques années auprès du Conseil œcuménique des Eglises. Déjà le professeur Andre Masiala Masolo, cette version protestante de Jean Piaget, nous parlait dans ses cours de l'œuvre de Masamba Mampolo. C'est Masamba, qui, le premier, m'initia aux vertus de la pratique ethnographique, le fieldwork. Aussitôt rentre de Genève, il s'est mis à travailler sur un de ses thèmes préférés, la SORCELLERIE. Le témoignage du jésuite sociologue et théologien camerounais, Jean-Marc Ela, confirme que sur le plan pastoral et théologique africain, les travaux de Masamba sont les plus avancés sur ce thème. Certainement, nous reconnaissons la splendeur des analyses classiques de Sir Edouard Evans-Pritchard et de Marie Douglas sur la « sorcellerie » en Afrique. Néanmoins, en matière d'intervention thérapeutique, les travaux de Masamba sont uniques. En prenant en compte l'espace culturel, social, économique et politique de l'individu, c'est l'Evangile libérateur du Christ que Masamba met en avant. Masamba va où l'anthropologue et le sociologue des religions ne peuvent aller facilement. Car souvent ils leur manque ce capital symbolique voire culturel.  

Avec lui, j'ai parcouru la zone de Kasa Vubu et Mont Ngafula à la recherche de LOKADI. Les Kinois se rappelleront l'histoire de Lokadi. En termes anthropologiques, je dirais que j'ai servi de key-informant pour Masamba. J'ai utilisé mes relations avec mes amis des groupes de la Ligue pour la lecture de la Bible et d'autres groupes de prière pour en savoir plus sur LOKADI. Je revois encore les parcours faits avec Masamba dans cette aventure. Quelques semaines plus tard, nous sommes parvenus à rencontrer Lokadi que Masamba fera intervenir lors d'un forum des journées scientifiques à la Faculte de Theologie Protestante au Zaire, aujourd'hui Université Protestante du Congo.

C'est aussi sur ma suggestion que Masamba anima, sous les auspices de la prestigieuse ECODIM de Lisala, Kasa Vubu, une conférence sur la sorcellerie. Je me souviens de son dialogue houleux avec VUADI. Celui-ci est un brillant penseur, qui après ses études de théologie chez les protestants opta pour un cursus philosophique chez les catholiques. A la paroisse de Lisala, Masamba fut ravi de la présence de ses anciens amis parmi lesquels Papa Ngonda Bernard et Papa Zola Emile.  

Curieusement, c'est à Montpellier, en France, en 1989, que l'œuvre pastorale et académique de Masamba fut rappelée et recommandée aux étudiants africains par les professeurs Jean Ansaldi et André Gounelle. Là, je fus aussi fort surpris de réaliser les connaissances avancées des étudiants camerounais sur l'œuvre de Masamba. Les éditions Clé, à Yaounde, où beaucoup de travaux de Masamba sont publiés, expliquent cet avantage des étudiants camerounais. Parmi ces étudiants, je citerais Samuel Ebane et Samuel Beka. Beka, à l'époque étudiant de troisième cycle en philosophie à l'Université Paul Valery, nous fascinait par sa maîtrise de la langue de Molière aussi bien que par sa puissance de réflexion. De temps en temps, il venait nous accompagner, secourir, et nous promouvoir dans les séminaires de philosophie et d'éthique de Jean Ansaldi.  

A plusieurs reprises, le pasteur André Gounelle, un des experts de Paul Tillich et de la Process Theology, professeur de théologie dogmatique, mentionnait le travail de Masamba comme paradigme dans la contextualisation du discours pastoral africain.

Mais c'est surtout dans les séminaires d'éthique de Jean Ansaldi, pasteur de l'Eglise réformée et éloquent freudo-lacano-luthérien, que la nécessité de prendre les travaux de Masamba comme modèle d'une vraie pastorale africaine nous fut sans cesse répétée.  

En dépit de leurs espaces culturels différents, Masamba et Ansaldi se rapprochent en ce qu'ils promeuvent une écoute pastorale informée et enrichie par les outils des sciences sociales. Ansaldi utilise la psychanalyse comme outil d'écoute et pose l'Evangile comme réponse. Masamba s'arme des outils des sciences sociales et humaines et de la cosmologie africaine comme servantes de la théologie pastorale africaine. Les divers cas de quête thérapeutique évoqués dans son récent ouvrage, Le Saint Esprit interroge les esprits, en sont l'illustration par excellence. 

Demandons-nous pour finir ce qu'il y a de beau, d'unique et de spécial dans la pratique pastorale et théologique de Masamba

  • Primo, notons sa sociabilité, son humilité et sa spiritualité. Celles-ci font la richesse de sa performance académique et pastorale. Contre le regard hégémonique et narcissique qui hante beaucoup d'intellectuels africains, Masamba approche, écoute, émancipe et promeut. Nous l'avons vu assister des étudiants qui étaient dans le besoin. Plusieurs fois, des personnes de différents groupes ethniques, se sont confiées à nous et nous ont dit que c'est grâce aux interventions et au savoir-faire de Masamba qu'ils ont pu achever leur parcours académique jusqu'à obtenir des doctorats.  

L'ego développé de plusieurs érudits les empêche d'émanciper et assister ceux qui en ont besoin alors qu'ils en ont la possibilité. Souvent ils forment des cartels, des écuries, dont le projet est celui d'entraver l'émancipation des autres. Plutôt que de promouvoir l'intelligentsia et assurer la relève, ce sont leurs intérêts personnels qu'ils recherchent au nom d'un pseudo-savoir. C'est infernal. Ce sont des ennemis du savoir. Pour ces types d'intellectuels, s'applique l'adage Kongo: vumu kia mama kia kangama, kansi mpasi mono yakiwutukila. (Ma mère ne conçoit plus pourvu que je sois né. Chacun pour soi, Dieu pour tous)  

- Secundo, en dépit du marasme socio-économico-politique du Congo, Masamba a une vigueur et une persévérance exceptionnelles dans l'écriture. Contrairement au prétexte que donnent certains académiques, Masamba est une illustration qu'écrire n'est pas d'abord conditionné par la stabilité socio-économique du penseur. Ecrire est le fruit d'une volonté de l'érudit. Sans exagérer, que l'on se demande, comme on nous l'a toujours demandé, combien il y a de Congolais protestants, professeurs de théologie au Congo qui écrivent ? J'ajouterais : combien y en a-t-il parmi eux dont les travaux, comme ceux de Masamba, ont un tel écho en dehors de l'espace congolais?  

Au Congo, il y a des enseignants qui n'ont aucune publication, même pas un article dans une revue savante de qualité, alors qu'ils vous occupent des chaires et enseignent depuis de décennies. Ces derniers veulent que le titre de professeur leur soit reconnu. Quelle honte! 

Avec un record de publications de plus d'une dizaine d'ouvrages et de plus d' une vingtaine d' articles bien connus dans les cercles académiques en dehors du Congo, Masamba demeure une merveille. Il fait notre honneur. Nous savons que le meilleur de ses publications n'est pas encore arrivé. Sa retraite ne peut être qu'un moment dédié à l'enrichissement de sa pensée et à ses publications. 

- Tertio, son érudition pour laquelle d'aucuns pensent qu'il est une des écoles du discours théologique pastoral africain. Lartey (1997) l'exprime mieux quand il note :

In the wake of colonial and early missionary experience which was largely one in which much of African life, culture and thoughts was denigrated, recent movements have been attempts to rediscover and re-value traditional beliefs and practices and integrate these with the theories and practices received from the West. Two authors whose works reflect this shift are Masamba ma Mpolo of Zaire, and Abraham Berinyuu of Ghana. 

Masamba ma Mpolo has consitently shown an interest in a core belief and experience in Africa, namely that of witchcraft and bewitchment. HIS MODELS OF PASTORAL CARE have therefore been ones in which there is a RADICAL SEARCH FOR LIBERATING SPIRITUALITY. Such spirituality takes African traditional cosmologies, which in fact persist and are clearly manifest in contemporary life and thought. It also seeks culturally relevant interpretations of experienced phenomena. In addition to these, African pastoral carers, Masamba would argue, should recognize that forms of what Western practitioners describe as psychotherapy have existed in Africa for centuries, so that an integration should be sought with Western concepts”.  

Il faut ici signaler la déclaration que fait Berinyuu (1987) pour l'unicité du discours et pratique de la théologie pastorale africaine. Critiquant les modèles importés de l'Occident, ce théologien ghanéen pointe la pensée de Masamba comme indispensable en matière de théologie pastorale africaine. Il l'exprime en ces termes:

“ Any Christian theology of pastoral care to the sick is only a part of the Christian theology. Therefore, the words of Masamba Ma Mpolo, are imperative for pastoral theology: ‘ In Africa, pastoral psychology and pastoral care cannot be studied and developed outside the emerging African theology, which is an attempt to interpret the Biblical message using the categories, symbols and psychosocial, cultural and political structures of the African peoples' 

Masamba comme modèle et promoteur d'un discours théologique pastoral africain n'est en aucun cas un sujet de doute. Par ailleurs, sa pratique démontre que l'importance qu'attachent les discours théologiques occidentaux actuels (Lester, 1995) à l'anthropologie, est bien au centre de la pratique pastorale africaine depuis sa genèse. En effet, son appartenance aux institutions prestigieuses, en l'occurrence l'Association Africaine d'Etudes et de Psychologie Pastorales, au titre de co-promoteur, et en qualité de membre co-fondateur, à l'International Council for Pastoral Care & Counselling ne sont qu'une conséquence de son érudition.  

Masamba observe, aborde, discute et analyse des thèmes au cœur de l'existence africaine. Avec une approche psycho-pastorale, il aborde des thèmes allant de la sorcellerie à la prolifération des sectes, de la sexualité au mariage, etc. Dans son récent ouvrage, Le Saint-Esprit interroge les esprits, publie en 2002 par les Editions Clé à Yaounde, Masamba va plus loin que beaucoup de chercheurs sur les religions africaines. Ses analyses du phénomène religieux et des cas pathologiques/maladies, me rappellent les analyses de Freud, Marx et voire le concept de scientiste social bricoleur au sens où Claude Lévi-Strauss accorde au terme. Ce scientiste social utilise toutes les stratégies et techniques des recherches qui l'aident à mieux faire son travail. Les perspectives de la « conflict theory » qui considèrent les facteurs socio-économico-politiques comme causes de certains comportements sont présentes dans la démarche de Masamba. Dans son dialogue permanent avec la cosmologie africaine, celui-ci n'hésite pas à se servir de quelques thèses de l'approche fonctionnaliste qui interprète le mal comme conséquence du déséquilibre dans l'ordre organique, cosmique voire ontologique des choses.  

Nous attendons la traduction dans la langue de Shakespeare du Saint Esprit interroge les esprits. Celui-ci est un ouvrage qui servirait comme outil de travail, d'information et d'analyse dans les milieux africains. Masamba y démontre que la prolifération des sectes et des églises dans l'espace africain n'est pas nécessairement une activité missionnaire. Elle a un caractère ambivalent : elle cache aussi l'exploitation d'une majorité en quête d'un confort social, psychologique et social, qui est devenue, consciemment ou inconsciemment, la proie de ceux (pasteurs, bergers, évangélistes) qui pour assurer leur confort social croient pouvoir détenir Dieu et Jésus, domestiquer le Saint-Esprit, et les « vendre » au peuple qui croupit dans la misère socio-économico-politique. Aussi Masamba nous aide à réaliser que certaines personnes accusées d'être des sorciers ou des sorcières ne le sont pas. Ces accusations sont des refoulements de nos angoisses sociales, économiques et politiques. 

D'où le souci pastoral et théologique de Masamba de questionner, d'exorciser ces formes de spiritualités qui en dernière analyse appauvrit l'Africain. Des spiritualités qui plutôt que de développer la foi, la raison et les vertus chrétiennes, enfoncent l'Africain dans l'ignorance et dans une autre forme d'exploitation. Masamba en appelle à une clairvoyance pastorale, théologique et missiologique à la fois christocentrique et étayée par les outils des sciences sociales et humaines. 

Il va sans dire que Masamba est une valeur et un modèle dans et pour la théologie pastorale africaine. Il est donc du devoir des érudits africains, et congolais en particulier, d'entrer, comme le font déjà beaucoup, en dialogue avec son oeuvre pour un enrichissement continu de la pratique de la théologie pastorale africaine. Ma prière est que Dieu le comble d'une riche longévité. Et quand il ne saura plus écrire, qu'il utilise son talent d'orateur, de palabreur, et d'analyste pour dicter ses pensées à ceux qui sauront les transmettre sur papier. Sa retraite n'est qu'une voie pour l'enrichissement de sa pensée théologique et pastorale. Que Dieu bénisse Masamba. 

Dr. Adrien N. Ngudiankama, Ph.D., Mphil.
Theologian, Health Educator & Medical Anthropologist
Maryland, USA
delahardy@yahoo.com
adrienngudi@yahoo.com

Livre à lire

Le Saint-Esprit interroge les Esprits, une lecture psycho-pastorale de la prolifération des sectes au Congo en particulier et en Afrique en général.

Auteur: Pasteur et Professeur Masamba ma Polo

Pour plus d'information, contactez M. Adrien Ngudiankama
adrienngudi@yahoo.com

 
 
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