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Comment devient-on écrivain en République Démocratique du Congo ?

Cornelis Nlandu-Tsasa, journaliste à l'Agence congolaise de Presse (ACP), Bureau de Bruxelles, et auteur de deux ouvrages: "Joseph Kabila peut-il réussir ?" (2001) et "La Rumeur au Zaïre de Mobutu" (Avril 1997).


Congo Vision: Comment percevez-vous votre rôle d'écrivain?

Cornelis Nlandu: Je crois que le terme écrivain doit être mérité. Et ce n'est pas parce que vous êtes l'auteur d'un fascicule que vous pouvez automatiquement vous affubler du nom d'" écrivain ". Personnellement, je préfèrerai être reconnu comme journaliste, parce que j'ai consacré dans cette fonction le plus clair de mon temps, à l'Agence congolaise de Presse (ACP) aussi bien à Kinshasa (1983-1990) qu'à Bruxelles depuis. Néanmoins, j'ajouterai que s'il m'est arrivé d'écrire, c'est plus parce qu'en ma qualité de témoin privilégié de la vie politique nationale, j'ai jugé utile et indispensable de témoigner, pour ainsi fournir des béquilles à une mémoire collective souvent fugace. Et je crois que tout intellectuel est investi de cette mission. Car si les nationaux n'écrivent pas, d'autres le feront à leur place, et de quelle manière !

Congo Vision: Comment êtes-vous devenu écrivain?

Cornelis Nlandu: Je pense avoir déjà répondu à une partie de votre question. Mais je complèterai en précisant que l'appétit m'est venu par hasard, en écoutant un compatriote raconter une anecdote sur la vie de nos politiciens. Je me suis dit que nous devions sortir de l'emprise de notre culture d'oralité, et tenter de révéler à notre génération ce qu'elle est en droit de savoir sur son époque et, par ricochet, léguer aux générations futures, sur un support indélébile (un livre) un appui solide qui devrait les guider. En effet, ce n'est finalement qu'en maîtrisant son passé qu'un peuple pourra se construire un avenir plein d'espoir.

Congo Vision: L'écrivain congolais atteint-il son audience cible? Apparemment, le problème de langue n'est pas à négliger.

Cornelis Nlandu: Comme l'a si bien dit mon confrère et ami Djungu Simba dans une de vos précédentes éditions, le problème serait toujours posé même si le livre était présenté en lingala ou dans une autre langue nationale. Ici il faut reconnaître, malheureusement, que les Congolais, ou les Africains en général, sont souvent portés sur la rumeur, plus proche de leur culture que les écrits. Vous remarquerez que les journaux souffrent du même constat amer. Personne ou presque n'achète les journaux. On a longtemps cru que le pouvoir d'achat de la population y était pour quelque chose. Mais cette assertion s'est finalement révélé peu crédible. On remarque en effet que même les personnes issues des milieux riches, ou les compatriotes de la diaspora, sensés détenir plus de moyens financiers, préfèrent se rabattre sur des rumeurs, alors qu'en revanche ils sont capables de dépenser dix, cent voire mille fois plus pour le plaisir, les réjouissances, les accessoires. Alors que l'on devrait savoir que les écrits en général, et le livre en particulier, participent à la formation de l'homme. Et un peuple qui ne se forme pas se meurt.

Congo Vision: Comment peut-on susciter et encourager le goût de lire et d'écrire à la jeunesse congolaise?

Cornelis Nlandu: C'est un problème qui devrait préoccuper nos gouvernants au premier chef. Et cela doit commencer dès le bas-âge, dans les écoles, dont il faut réhabiliter les infrastructures et les bibliothèques. Mais il faut se convaincre que le problème ne pourra en définitive trouver un début de solution que lorsque la population aura retrouvé sa dignité perdue. En effet, comment convaincre la jeunesse qu'il faut lire, et donc se former, ou qu'il faut étudier, alors qu'en face l'enseignant qui a suivi un cursus normal ne bénéficie d'aucune considération, par rapport à un commerçant qui peut impunément exagérer sa marge de bénéfice et étaler sa richesse, ou un politicien qui se prélasse en limousine après avoir pillé les ressources nationales ?

Congo Vision: Quels sont les problèmes majeurs que connaît l'écrivain congolais actuellement?

Cornelis Nlandu: Le problème majeur est, à mon avis, le manque de lectorat suffisant. Ce qui fait dire aux éditeurs, plutôt préoccupés par le nombre d'exemplaires vendus, que " les Africains n'achètent pas de livres. Et donc, lorsque vous écrivez, ayez toujours en tête que vous écrivez pour les Occidentaux ". Plusieurs facteurs sont à l'origine de cette situation, notamment une fois de plus notre culture de l'oralité, notre société portée sur l'argent et qui appelle à une course effrénée vers la richesse, de préférence gagnée facilement et, enfin, l'absence de maisons d'éditions de qualité professionnelle, qui devraient pouvoir concourir à la promotion de nos écrits et constituer une source d'émulation. Un autre écueil, et non le moindre, est l'absence d'un état de droit, qui fait que plusieurs écrits ne sont pas autorisés à franchir nos frontières nationales parce qu'ils sont incompatibles aux options politiques de la faction au pouvoir.

Congo Vision: La littérature congolaise peut-elle aider à transformer notre société?

Cornelis Nlandu: Absolument! Si notre société pouvait réunir des conditions suffisantes pour que les écrits produits par les nombreux écrivains congolais à travers le monde soient à la portée de toutes les couches de la population, notre société serait à coup sûr différente. Par exemple, nos politiciens auraient honte de leur médiocrité ainsi étalée sur la place publique, mais aussi chacun de nous aurait à pâlir de ses inversions des valeurs. Notamment le militaire qui rançonne le civil, le fonctionnaire de l'Etat qui monnaie ses services, revend le matériel de bureau ou subtilise les livres des bibliothèques et les dossiers administratifs pour les écouler au marché du coin, le journaliste qui se fait rétribuer pour des informations de complaisance et qui écrit selon la hauteur de " la coupe " (l'argent qu'il reçoit de celui qui commande un article), l'enseignant qui distribue gracieusement des points moyennant paiement, le comptable d'Etat qui entretient des listes fictives d'agents même décédés avec la complicité de ses supérieurs, l'agent du fisc qui s'octroie les recettes de l'Etat, ou encore le pasteur qui se transforme en nouveau marchand des temples et en charlatan du salut sur terre et de la vie éternelle. Mais il faut reconnaître que la littérature ne peut seule remplir le rôle de transformer la société. Chacun dans sa sphère doit s'y atteler : Le pouvoir public qui doit rétrocéder aux parents la dignité au travail qu'il leur a dérobé depuis longtemps, les parents qui doivent assumer leurs responsabilités face à leurs rejetons, l'école, les Eglises, les entreprises, bref chacun dans sa sphère d'activité. Car le mal de notre société est si profond que le travail est harassant, mais noble et exaltant.

Congo Vision: Qui sont, à votre avis, les grands espoirs de la Littérature congolaise de demain? Quel regard portez-vous sur l'écrivain congolais d'aujourd'hui?

Cornelis Nlandu: L'appréciation est malheureusement difficile à formuler, du simple fait qu'aujourd'hui, personne ne dispose de repères valables. Les écrivains sont disséminés à travers le monde, les uns disposant de meilleurs outils de marketing, les autres noyés dans l'anonymat faute de distribution mieux ciblée. Les précurseurs de la littérature congolaise, tel Antoine-Roger Bolamba et autres, étaient plus lotis encore dans le domaine. Comme les écrivains dits de la deuxième génération, qui ont bénéficié d'une conjoncture plus flatteuse. Parmi eux Victor-Yves Mudimbe, Kinyongo Jeki, Kadima Nzuzi, Pius Ngandu Nkashama notamment ou Zamenga Batukezanga qui, lui, s'est investi avec brio dans la littérature populaire. Avec la déliquescence du système éducatif et de la société congolaise en général, les nouveaux écrivains ne bénéficient, eux, d'aucun support pour prétendre à une quelconque notoriété, malgré une maîtrise parfois affirmée de l'écriture.

Congo Vision: Vous sentez-vous en compétition avec d'autres écrivains congolais ou africains?

Cornelis Nlandu: Le terme adéquat n'est peut-être pas la " compétition ", mais plutôt la satisfaction qui m'anime chaque fois que je découvre les écrits d'un compatriote, ou d'un autre Africain. Je me dis : Voilà quelqu'un qui a compris que les Africains doivent réécrire leur propre histoire, souvent présentée à travers le prisme déformant des Occidentaux.

Congo Vision: Existe-t-il un lien entre la littérature et la politique au Congo?

Cornelis Nlandu: L'homme n'est finalement que le reflet de la société dans laquelle il se meut. Ainsi l'écrivain, qui est loin d'être un surhomme, ne peut que dépeindre son environnement, de la même manière que nos musiciens chantent la vie quotidienne telle qu'ils la vivent. Nous avions déjà eu confirmation du phénomène avec les écrivains de la première génération, qui nous avaient offert une littérature engagée, pour arracher d'abord l'émancipation du Congolais et, ensuite, l'indépendance nationale. La littérature actuelle ne fonctionne pas autrement. Les écrits vont naturellement, et selon le choix du sujet et la compétence de l'écrivain, de la chronique politique aux dures réalités vécues quotidiennement par la population congolaise, en passant par l'économie, désarticulée tantôt par l'incurie des hommes politiques, tantôt par des choix souvent peu orthodoxes.

Congo Vision: Quels écrivains vous ont le plus influencé?

Cornelis Nlandu: J'ai fait des études littéraires, et donc toute ma vie estudiantine, une dizaine d'années durant s'il faut inclure les secondaires, n'a été que lecture et écriture. Dans ces conditions, on peut dire que j'ai été prédisposé à cet exercice, encore qu'il faut passer à l'acte. Avec ma fonction de journaliste politique juxtaposée avec le contact des personnes étrangères qui s'exprimaient d'autorité sur le Congo sans pour autant maîtriser le sujet, il m'a peut-être été plus aisé de franchir le Rubicon.

Propos receuillis par Sylvestre Ngoma

Publié le 01 Janvier 2003

Contact :

Cornelis Nlandu-Tsasa
Journaliste congolais
e-mail : cornelisnlandu@yahoo.fr
Auteur de:

- La Rumeur au Zaïre de Mobutu (197 pages), Ed. L'Harmattan, Paris, Avril 1997

- Joseph Kabila peut-il réussir ? (274 pp), Préface de Colette Braeckman, Editions Karibou, Bruxelles, 2001.


 

 
 
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