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Comment devient-on politicien en République Démocratique du Congo ?

Opula Lambert, Chercheur au Collectif de recherche sur l'innovation économique, sociale et territoriale (CRIEST), résidant à Montréal, Québec, Canada.


1. Congo Vision (C.V.): Comment définissez-vous la politique ?

Opula Lambert (L.Op.) : Vous me permettrez, cher compatriote, Monsieur Sylvestre Ngoma, de commencer par m'acquitter d'un devoir agréable, celui de vous remercier pour m'avoir accordé l'occasion de réfléchir avec vous, sur un certain nombre de thèmes relatifs à la question nationale dans une perspective d'éthique politique.

Définir la politique? Je vous avoue qu'il y a matière à dilemme, parce que ce mot réfère à deux sens, le premier se rapporte au sujet connaissant qui se consacre au savoir relatif à la cité idéale, tandis que le second fait penser au cadre qui exerce la gouverne des affaires publiques. Tous les deux occupent, le champ de la politique.

Dès ses origines, la science politique est connue comme une sorte  d‘art de gouverner en vue du bien public. Ce qui correspond   beaucoup plus au terme grec politokè plutôt qu'à d'autres termes, comme le mot latin politea qui recouvre plutôt l'ensemble des institutions politiques de la cité et le mot grec politika, qui signifie, plutôt la communauté des citoyens qui en assurent le fonctionnement.

J'ose croire que votre question vise le second aspect, c'est-à-dire la politique, non au sens que lui donne le politologue, mais plutôt comme une lutte pour l'accession d'un groupe de personnes  à l'exercice du contrôle sur les affaires publiques de l'État. La politique c'est aussi une manière de gouverner, c'est-à-dire un style de gouvernement de la collectivité nationale. Il faut noter que ce sens du mot date aussi de longtemps, car déjà à son époque, Aristote estimait que « l'homme est politique », parce qu'il vit dans ce que les Grecs appelaient « polis » entendez la « société politique ou civile », c'est-à-dire, une société organisée et composée de citoyens, ce qui rappelle le politea des Romains.

2. C.V. : Comment devient-on politicien au Congo ?

L.Op. : J'ignore si on peut privilégier un modèle applicable à la majorité des politiques congolais, quant à leurs voies d'accès à l'espace politique national.

Un professeur Congolais de sociologie politique, Mulumbati Ngasha, avait retenu cinq techniques ou modes d'accès, en général, à savoir : la conquête, l'hérédité, la cooptation, la nomination et l'élection. En RDC, entre la tenue de la Table Ronde de Bruxelles, en février 1960 et la conclusion des Accord de Pretoria, les acteurs politiques ont recouru à chacune des techniques sus-citées.

Par conquête, je crois comprendre l'ensemble des manières violentes d'accès sur la scène politique. Cela peut concerner, aussi bien une insurrection armée, comme ce fut le cas avec Pierre Mulele, Christophe Gwenye et Gaston Soumialot,  en 1964; un coup d'État militaire, comme celui du lieutenant général Mobutu en 1965, ou la participation à une campagne militaire conduite par une puissance extérieure, comme ce fut les cas récemment en 1997, avec L.D. Kabila, Kisase Ngandu, Masasu Nidanga et Deogratias Bugera, ou en 1998, avec les Commandants Mbutshi et Ondekane, les professeurs  Wamba dia Wamba et Arthur Ngoma, le Dr Émile Ilunga, le Dr. Onusumba, etc.

Les cas d'accès en politique par hérédité, sont rares. On les observe au Congo, chaque fois qu'un jeune héritier remplace son père, généralement un chef coutumier, dans une instance politique. On a vu cela avec l'actuel grand chef Munongo des Bayeke, l'actuel roi Lokengo des Bakuba, etc. Une forme larvée de cette voie d'accès apparaît aussi lorsqu'on fait appel à certains fils du pays, en raison du rôle joué par un de ses parents dans l'histoire du pays. C'est ainsi qu'on a ainsi vu les enfants de Moise Tshombe, de Joseph Kasavubu, de Patrice Lumumba, de Joseph Ileo, de L.D. Kabila et possiblement bientôt ceux de Mobutu, venir dans les arènes suivant cette voie.

La cooptation et la nomination par le pouvoir central étaient les modes dominants au cours des trente deux ans de la seconde république de Mobutu.

Par contre, l'élection qui est, historiquement, le premier mode d'accès aux responsabilités, a perdu la préférence de ceux qui avaient l'imperium depuis la chute du gouvernement Lumumba, en septembre 1960. Mais, tout porte à croire qu'aujourd'hui, le retour à ce mode devient incontournable.

On peut conclure qu'il s'observe au Congo, une certaine inclinaison, des modes modernes vers les plus rétrogrades d'accès à l'espace politique : des élections à l'origine, en 1960, aux récentes conquêtes armées, passant par les nominations et cooptation sous la seconde république.

A l'opposé des sociétés où l'organisation politique est fortement différentiée et où l'accès aux responsabilités politiques procède par la représentation des intérêts objectifs (ouvriers, industriels, paysans, etc.) ou par une procédure légale d'hérédité à une dignité reconnue, la nomination semble être la voie qui a dominé pendant les premières quarante-deux  ans d'indépendance. Les élites y atterrissent par un certain nombre des tremplins, notamment : l'amitié, la parenté, l'administration publique, le syndicalisme, l'opposition (le parti) politique ou le passage en prison pour délit d'opinion.

3. C.V. : Comment peut-on encourager la jeunesse congolaise à s'intéresser et à participer plus activement à la vie politique ?

L.Op. : À chaque grande étape de l'histoire nationale, on a observé une certaine effervescence politique dans les milieux des jeunes congolais. Je pense ici à l'indépendance congolaise en 1960, au Coup d'État militaire de 1965, au printemps congolais de 1990 et à l'avènement du gouvernement issu de la Conférence nationale souveraine 1992, et afin à l'avènement du régime du 17 mai 1997.

La jeunesse congolaise a une grande propension d'implication aux projets de société qui lui languissent un certain avenir. Ce qui explique son immobilisme actuel, c'est la peur de s'embarquer dans un nième projet sans lendemain, aussi la peur de la culture d'impasse politique, qui pis encore se développe au comble de la faillite totale de l'État, sans oublier que jusqu'à date, les outils de socialisation politique, comme les mass médias, les institutions administratives et politiques, diffusent, en sus, des anti-modèles.

Pour re-mobiliser notre jeunesse, il ne suffit plus d'évoquer la position stratégique du Congo, sa richesse potentielle, l'héroïsme des pères de l'indépendance ou les hauts faits militaires de la Force Publique coloniale. Il faut plutôt capitaliser ces spécificités historiques ou stratégiques, à travers la diffusion de nouveaux modèles de réussite sociale et économique, autour d'un projet de société qui vise l'innovation à la fois technologique, sociale et organisationnelle. Comme ces modèles sont rares au Congo, il faut même les sélectionner en Afrique, dans les pays où la gestion de la collectivité témoigne du respect de l'éthique publique.

En effet, branchés aujourd'hui aux réseaux d'impulsion électronique et aux médias sans frontière, les jeunes congolais qui sont informés de progrès des idées ailleurs en Afrique et dans le monde, ne sont plus susceptibles de se mobiliser autour des projets au rabais que proposent nos dirigeants, par peur de perdre le contrôle de leurs pouvoirs à travers un projet de société progressiste. Autrement dit, pour mobiliser la jeunesse congolaise du troisième millénaire, il faut, une fois les difficultés d'accès aux moyens évaluées, lancer un projet pouvant réduire l'écart entre l'idéal que leur suggère l'environnement extérieur et la réalité interne que leur offre le politique congolais actuel. La renaissance d'un Grand Congo est aussi à ce prix.

4. C.V. : Que conseillez-vous aux jeunes gens de faire avant de rejoindre un parti politique ?

L.Op. : L'adhésion à une formation politique découle de la jouissance par un individu, d'un double privilège, à savoir la liberté d'opinion et d'association. Aujourd'hui, toute restriction provenant de la puissance publique sur ce principe, est vite perçue comme liberticide. Seuls les progrès des idées et l'expérience spécifique des peuples, offrent l'opportunité d'influer sur le comportement collectif, en faveur de certaines rationalités.

Le choix des partis politiques par les jeunes devrait s'inspirer de l'ouverture ou non de celles-ci aux idées progressistes et de leur conformité ou non aux normes modernes de fonctionnement des organisations. Les stratégies néo-institutionnalistes territorialisées de l'après guerre froide mettent de plus en plus l'accent sur la gouvernance. Celle-ci à son tour s'appuie largement sur les concepts de coordination et de participation, qui impliquent à leur tour, une large concertation à la base, pour toute prise de décision d'intérêt collectif ou devant influencer durablement le cours de la vie publique ou communautaire.

Le défi pour nous aujourd'hui, c'est de persuader les jeunes congolais, que le processus en cours, qui vise à transformer les gouvernements des acteurs centraux en structures de gouvernance, autrement dit de coordination harmonieuse des intérêts multiples et souvent divergeants, implique aussi l'adaptation des partis politiques aux normes de fonctionnement qui renforcent le rôle des paliers organisationnels locaux dans le processus décisionnaire.

Ci-après, à droite, des soldats rwandais au Congo. L'invasion du territoire national par cette armée avait été cautionnée par plusieurs formations politico-militaires congolaises. Les corps étêtés des victimes de la guerre, à droite, constitue une des causes de la méfiance de nos jeunes à  l'égard des partis politiques. Préalablement à l'adhésion, une réflexion s'avère nécessaire.

Ainsi, quatre critères paraissent importants pour un choix judicieux de partis politiques :

-la pertinence des options doctrinaires d'un parti, par rapport aux valeurs républicaines congolaises, c'est-à-dire par rapport à un ensemble des valeurs éthiques fondamentales, devant servir de base à notre projet de société. La constitution étant la meilleure expression de ces valeurs. À titre d'exemple : l'indivisibilité du territoire national, l'absence de discrimination fondée sur le sexe, les convictions religieuses, l'origine régionale ou tribale, raciale, pour l'accès aux privilèges publics; la liberté d'expression et d'association, l'égalité de tous devant la loi, etc.;

-la place effectivement accordée à l'opinion de la base dans le processus décisionnaire : la responsabilisation des instances locales et des organisations spécialisées affiliées; le respect des choix et opinion de ces instances locales et organisations par les instances supérieures du parti, etc.;

-l'étendue du territoire d'activité effective du parti et la composition de ses instances dirigeantes par rapport à la diversité régionale de la RDC;

-enfin, l'attachement du parti aux moyens démocratiques dans sa lutte pour l'accession au pouvoir.

5. C.V. : On a l'impression qu'il n'y a pas assez de femmes dans l'univers politique congolais. Que faut-il pour que les femmes s'y investissent?

L.Op. : Je ne crois pas qu'il y ait déficit de vocation parmi les Congolaises, pour une carrière en politique. Il y aurait plutôt un concours de trois facteurs essentiellement :

-la rupture intervenue depuis la fin des promotions par la représentation automatique, dans toutes organisations et instances politiques, dans le cadre du MPR-parti-État;

-la résurgence des mentalités répulsives en défaveur de la proéminence féminine dans les sphères dirigeantes depuis le début de cette période de non-État;

-le règne de la violence aveugle, comme mode d'accès à la responsabilité politique, ce qui, naturellement, écarte la plupart des femmes, peu enclines qu'elles sont à s'impliquer dans la culture de sang.

Notre société doit à tout prix s'ouvrir aux idées progressistes, qui prônent la participation équitable des nationaux à la vie politique, sociale et économique, indépendamment de leur sexe, de leur religion et de leur race. Les lois et règlements du Congo doivent être expurgés de dispositifs conservateurs, rétrogrades, qui consacraient implicitement ou explicitement la discrimination à l'endroit des personnes de sexe féminins. Les institutions politiques comme celles d'éducation devraient accorder aux femmes et aux jeunes filles un espace proportionnel à leur poids démographique dans la nation.

La Congolaise, quant à elle, devrait tirer des leçons sur la précarité d'une émancipation décrétée d'en haut et à dessein  par l'homme. L'émancipation s'arrache par sa propre lutte en vue d'occuper son espace. Le succès continu de la lutte des femmes dans d'autres pays est dû à l'autonomie des associations qu'elles ont organisées pour la défense de leurs droits.

6. C.V. : Faut-il une initiation préalable, au delà  d'une formation académique solide pour être un bon politicien au Congo?

L. Op.: C'est quoi donc une initiation préalable, s'agirait-il d'une expérience requise de gestion des institutions autres que politiques? Faudrait-il penser à une formation civique du genre qu'offrait l'Institut Makanda Kabobi, pour les cadres du MPR, sous le règne de Mobutu ou des cessions de réarmement moral organisées à l'avènement du gouvernement de l'AFDL en 1997 ?

En général, le code électoral fixe le critère d'expérience pour chaque poste mis en compétition par voie de suffrage universel. Par contre, la formation civique ponctuelle revêt toujours un caractère général, de ce fait, elle manque de pertinence par défaut de spécificité par rapport aux responsabilités des bénéficiaires. Elles sont donc tout aussi coûteuses qu'inefficaces. Ainsi, aujourd'hui, peu de gens estimeraient justifiées, les dotations budgétaires que le gouvernement du MPR allouait à l'Institut Makanda Kabubi, peu importe le fait que le système n'est plus le même.

L'attitude de l'élite vis-à-vis du devoir est fonction de trois éléments essentiels :

-la rigueur dans l'application des lois et règlements par les instances judiciaires du pays (ce qui suppose un régime de séparation des pouvoirs);

- l'existence d'un projet global de société, des éthiques particulières (vade mecum ou déontologie professionnelle) pour chaque ordre professionnel et chaque institution nationale;

-un standing de vie respectable procuré par le revenu légal, c'est-à-dire provenant du travail formel du citoyen.

Néanmoins, si je ne crois pas à l'efficacité dans l'espace et dans le temps des séances civiques, initiatiques, comme moyen de re-créer la conscience patriotique chez le cadre politique, je pense néanmoins que le renforcement de la capacité de gestion des collectivités territoriales et des institutions administratives, est d'une impérieuse nécessité. La remise en vigueur de la formule des Écoles nationales d'administration (ÉNA) pourrait s'avérer déterminante. Les pays africains, comme le Sénégal, le Cameroun et la Côte d'Ivoire, qui ont maintenu cette formule, ont réussi à développer le sens d'initiative et de responsabilité des administrateurs locaux. Même en Occident, on connaît le rôle joué par l'ÉNA dans le développement de la capacité de gestion de la collectivité en France. Le Québec investit énormément depuis quelques décennies, pour développer la contribution de son école nationale d'administration.

7.C.V. : Existe-t-il une classe politique au Congo ?

L.Op. : La notion de classe fait penser à un groupe d'individus partageant des conditions de vie semblables et des valeurs communes. Ce qui implique une prise de conscience de l'appartenance à une formation sociale historique ou objective. Aussi, généralement, les individus membres d'une classe observent, entre eux, une solidarité basée sur une idéologie commune.

Si le goût d'aisance matérielle génère des conditions de vie plus ou moins semblables aux politiciens congolais, le niveau de rivalités entre eux, l'instabilité de leurs options politiques et leur déficit de sentiments patriotiques, en font moins une classe sociale.

Figure 1: Ce à quoi ont conduit les luttes fracticides entre politiciens congolais

De toute façon, la notion même de parti politique de classe est devenue rare dans le monde. Elle s'effacerait devant la nouvelle dialectique, partis de masse versus partis d'élite, au point que l'expression classe politique apparaît comme historiquement anachronique. Aujourd'hui, elle désignerait tout simplement l'ensemble des acteurs politiques du pays.

8. C.V. : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune ». Que vous inspire cet article 1er de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789?

L.Op. : Cet article pose un problème fondamental qui débouche sur une hiérarchisation de catégories des lois, en affirmant le caractère inaliénable de certains droits de l'individu, quelque soit les circonstances de temps et de lieu. Aussi, il soulève des questions sérieuses d'éthique sociétaire face au paysage d'inégalité sociale, hérité des époques féodale et bourgeoise, par ceux qui assument la gouverne de la collectivité.

Mais, si la meilleure compréhension du sens premier de cet article, réfère au phénomène d'exclusion qui frappait les classes inférieures de l'Occident, de diverses manières, depuis l'époque médiévale, le débat qui l'entoure n'est pas, non plus, passéiste. La dialectique riches-pauvres ou faibles-puissants, en effet, a toujours cours dans les rapports entre la classe moyenne actuelle et les classes ouvrières et paysannes, entre les gouvernants et les gouvernés, entre les militaires et les civils, etc...

En période de vide juridique, plus particulièrement, cette question prend une importance particulière. En effet, libérés de l'emprise des lois dans l'exercice de leur autorité, les « acteurs institutionnels » ou ceux qui en font office, aux temps de rupture entre deux ordres, se comportent comme des tigres au milieu des antilopes dans la jungle.

Par ailleurs, je crois qu'on ne peut restituer pleinement le sens des articles de la Déclaration de 1789, qu'en considérant le débat éthique mené à cette époque-là autour des rapports entre la nature des lois et les droits des individus. La question qui se posait était de savoir si les lois relèvent toutes d'une convention, auquel cas, le vide juridique libère les autorités du devoir de respect de la dignité, voire de la vie des individus en tant que semblables et égaux en droits. Certaines lois ne demeurent-elles pas valables malgré l'absence de reconnaissance de l'État, auquel cas, toute atteinte à la dignité, à la vie ou au droit à l'égalité des citoyens constituerait un crime envers la communauté des hommes?

Manifestement, les législateurs français de 1789, avaient opté pour la coexistence entre les lois considérées comme l'expression de la volonté des gouvernants et le principe des lois naturelles, supérieures et parfois en opposition avec les ordonnances subjectives des acteurs politiques.

Les privilèges fondamentaux d'égalité, d'assurance à la vie, de dignité par le respect de la liberté des individus, appartiennent à la catégorie des lois supérieures, parce que chaque personne appartient d'abord à la cité universelle qu'est le monde (le kosmos des Grecs), qu'il soit ou non descendant d'esclave, avant d'appartenir à une cité particulière (le polis).  Le droit naturel  constitue ainsi une garantie donnée à l'individu contre l'abus de pouvoir de l'État ou des individus qui s'érigent en terreur organisée.

Il reste à constater le développement historique progressif de ce principe. La Grande charte anglaise, en limitant les prérogatives absolutistes du roi, donna le signal de l'extension des droits de ses sujets. La Révolution américaine de 1776, a instauré, à son tour, le culte des libertés individuelles qui vont connaître un momentum avec la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen par la Révolution française en 1789. Les droits naturels, ainsi explicités, ont reçu une caution internationale dans la Déclaration universelle des droits de l'homme, adopté par l'assemblée générale des Nations-Unies en 1948. Aujourd'hui, on peut se réjouir de l'émergence des concepts comme ceux de « respect des droits de l'homme », de « crime contre l'humanité », et de l'institution des outils y afférents comme le tribunal pénal international. Autant des termes qui doivent commencer à faire réfléchir ceux qui croient que l'Afrique est tout simplement une jungle.

9. C.V. : L'homme de la rue présente la démocratie comme une simple protection des droits des bourgeois égoïstes. Comment réagissez-vous à cette affirmation?

L.Op. : Les idéologues structuralistes de gauche, Karl Marx en tête, définissaient l'État, le cadre dans lequel s'exerce la démocratie, surtout libérale, comme une violence légale au service des intérêts dominants. C'est dire que ce point de vue exprime une certaine part des réalités socio-politiques vécues au sein des collectivités.

Aujourd'hui encore, le néolibéralisme a créé une donne nouvelle, avec la rupture consommée du lien entre la croissance économique et le progrès social. Le renforcement du droit à la propriété privée, paraît cautionner cet écrasement de l'individu dans le système. Heureusement, l'approche récente d'économie sociale et le triomphe du concept de participation, viennent apporter, tant soit peu, un antidote aux faiblesses criantes de la démocratie à l'occidentale. En effet, l'économie sociale permet aux groupes organisés d'individus de créer la richesse, produisant des biens et des services, tout en intégrant leur action économique dans la dimension sociale.

10. C.V. : La construction d'un ordre international fondé sur le droit, suppose-t-elle la liquidation de la souveraineté ?

L.Op. : Il faut noter une chose, autant les lois internes sont édictées pour légaliser des pratiques déjà légitimées par l'usage au sein de la société, autant l' «ordre international fondé sur le droit », tend à assurer de l'extension aux territoires d'intervention des firmes impliquées aux flux d'échanges de l'économie-monde. 

En conséquence, nous assistons à l'ajustement du rôle initial de l'État-nation, pour accorder leur marge de manoeuvre aux opérateurs économiques  transnationaux. Mais, cela aboutirait-il au démantèlement de l'État-nation? Il est vrai que la souveraineté nationale est au point de mire, avec la multiplication des conflits inter-États, voire des conflits internes qui justifient l'intervention de la communauté internationale, au titre du droit humanitaire. Mais, le champ exclusif des compétences des lois nationales est encore de loin plus vaste. C'est sur le terrain économique que l'État-nation subit les assauts les plus menaçants.

En effet, sous l'impulsion des innovations technologiques, la structure des échanges internationaux, imprime des mutations à la nature des opérateurs industriels et commerciaux depuis 1945. Des firmes nationales axées sur la production de masse, on a vu des multinationales et aujourd'hui des transnationales travaillant sur base de la spécialisation flexible. Le dispositif socio-politique dit État-national, autrefois structuré sur base des attributs de souveraineté définis par le Traité de Westaphalie au 17e siècle, constitue maintenant un obstacle aux stratégies d'échanges des transnationales, alors qu'ils apparaissaient comme des structures de prédilection pour les échanges entre compagnies traditionnelles.

Grâce au concours des innovations technologiques, les télécommunications et les réseaux de commutation électronique de plus en plus performants, les marchés réels des biens et services ont débordé les frontières étatiques. La libre circulation des capitaux et des moyens de production, ont provoqué le phénomène de délocalisation et miné l'étanchéité des frontières des États westaphaliens, considérés jusque-là comme supports exclusifs des communautés politiques, instruments efficaces et reconnus de contrôle social et politique, voire, des bases incontournables de l'obéissance civile.

La déstructuration de l'État central a subi aussi les conséquences de la crise de la grande industrie des années 1980. La reconversion économique s'étant opérée sur base de nouvelles technologies, la base de la fiscalité des États a diminué. Privé des moyens que lui procurait la grande industrie qui se fiscalisait mieux, L'État-nation transfert de nombreux postes de dépenses aux entités locales qu'il ne peut plus desservir efficacement. Ces entités à leur tour exigent une régulation plus décentralisatrice, qui leur donnerait les moyens de faire face aux nouvelles charges.

Autrement dit, la régulation de l'État-nation est historiquement en crise. Ses compétences doivent être restructurées, mais personne ne peut prétendre que le territoire de l'État-nation est purement et simplement aboli. Les décideurs politiques sont certes frileux et inquiets devant les risques d'innovation. Selon qu'ils soient progressistes ou conservateurs anticipent les changements dans le but d'endiguer les effets pervers ou leur livrent une résistance, en vue de perpétuer la mémoire des compétences de l'État dans son style westaphalien. La construction westaphalienne, trois siècles après avoir mis fin à l'ordre féodale, est à son tour remise en question, mais elle doit être restructurée et non supprimée.

On peut dire, par ailleurs, que l'ordre territorial est victime de la modernité, de la mobilisation accrue des individus autour des identités. Le progrès a généré un dilemme, le retour en force du particularisme, du confessionnalisme et de l'ethinicisme. Ce qui a fragilisé l'ordre territorial ancien. C'est ainsi qu'en quelques années, plusieurs communautés identitaires ont réclamé la dépouille de l'État-nation, notamment les souches identitaires balkannes, comme les Bosniaques, les Monténégrins et les Kosovards; de même avec les nationalités caucasiennes de l'espace post-soviétique, comme les Arméniens, les Azaris, les Abkhazes, les Géorgiens, les Tchétchienes, les Ingoutches, etc. L'Afrique, a vu naître un nouvel État dans cette foulée, avec le cas Érythréen. En Asie du Sud et du Pacifique, les pays comme l'Indonésie et les Philippines ont été ébranlés. Les micro-nationalismes ont à leur tour cherché à redéfinir les frontières alors que la mondialisation des échanges défaisait la nature de celles-ci, en réaction contre leur rôle passé dans le développement des politiques protectionnistes. C'est ce qui a inspiré à Bertrand Badie en 1995, le titre d'un ouvrage qui a fait du bruit : La fin du territoire. Cette vision des choses a certainement mu certains gouvernants, comme ceux du Rwanda et de l'Ouganda dans leur comportement international. Mais, on a très vite déchanté parce que la substitution du monde inter-identaire à un monde inter-national, a fait croiser la sacralisation excessive du territoire à des contestations permanentes, qui ont produit des remises en question à l'infini.

Le monde a pris une leçon de réalisme, parce que, comme toute déréglementation, celle-ci est aussi porteuse d'un risque : le territoire assurait sur l'individu, un contrôle qui ne connaît pas de substitut parfait. Ainsi, les revendications récentes sont-elles simplement canalisées vers la fédération des collectivités territoriales.

L'État-nations, ses frontières et sa souveraineté ont donc survécu aussi bien au processus de d'institution d'un ordre juridique international, à la mondialisation qu'au localisme nouveau, qui s'exprime par des particularismes identitaires.

11. C.V. : . La gestion de la chose publique en RDC a été catastrophique. Peut-on continuer à parler des hommes d'expériences?

L.Op. : Il faut savoir qu'en pratique, l'attitude face au changement est soit conservatrice, soit progressiste. Les hommes politiques qui ont détruit le Congo, sont supposément tentés d'afficher une attitude conservatrice, consistant soit à un comportement réactionnaire, c'est-à-dire la tentation de retour à l'ordre ancien qui leur était bénéfique, soit à un penchant vers le statu quo, pour ceux qui se nourrissent de l'impasse actuelle.

Les forces qui souhaitent un changement, se recrutent parmi deux catégories possibles, les révolutionnaires et les réformistes.

Si les forces du changement optent pour une révolution, ce qui suppose qu'ils disposent, eux-mêmes, des ressources humaines de grande valeur, alors, une rupture radicale doit s'opérer avec les milieux conservateurs. Par cette voie, le changement de mentalité est radical et l'attitude vis-à-vis des questions de développement peut être renouvelée positivement. L'expérience des élites sortantes est vue comme une nuisance, une externalité négative. Mais, cette voie est aussi entachée d'un inconvénient majeur : le potentiel d'instabilité relatif aux stratégies de survie politique des élites renvoyées.

Si par contre, les forces du changement optent ou sont acculées par les faits à une réforme, celle-ci apporte des changements incrémentaux, séquentiels. Dans ce cas, la participation des cadres du régime sortant est inévitable. Seuls peuvent être exclus, ceux qui ont été déclarés incapables par un tribunal régulièrement constitué, au terme d'un procès non entaché d'irrégularités. Nous voyons que dans ce cas, toujours, le recours à l'expérience des cadres d'hier revêt d'une valeur relative, selon l'évolution particulière de chacun. Mais, il demeure un grand problème, celui de savoir sélectionner le bon grain parmi les myriades d'ivraies. Fort est-il de constater que, dans ce cas, le conflit entre l'ordre des valeurs et l'ordre des faits sera tranché au profit de l'ordre des faits.

Devant terminer par ici, acceptez, mon cher compatriote, Sylvestre Ngoma, mes sincères remerciements, pour m'avoir convié à cet entretien. Il ne reste qu'à vous présenter toutes mes excuses, au cas où mes réponses ne rencontrent pas vos attentes.

Propos receuillis par Sylvestre Ngoma

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Lambert Opula
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