8 kinds of Smart
Page d'accueil
A propos de nous
Correspondance et Retrouvailles
Interviews
Musique
Forum
Emploi
Notes de lecture
Liens

Comment devient-on écrivain en République Démocratique du Congo ?

Bernard Ilunga, écrivain congolais résidant en Italie, répond à nos questions


Congo Vision: Comment percevez-vous votre rôle d'écrivain ?

Bernard Ilunga: Mon rôle d'écrivain, je le perçois avant tout comme celui d'un artiste. Oui, l'écrivain est d'abord un artiste, comme le musicien, le peintre, etc. Et l'artiste, c'est celui qui, dans son domaine spécifique, cherche à créer du beau. L'écrivain est un créateur du beau. Il est d'abord cela. Il ne devrait être normalement que cela. Je veux dire que toutes les autres fonctions que peut assumer un écrivain sont secondaires par rapport à sa tâche de créer le beau. La littérature, ne l'oublions pas, s'est appelée et s'appelle encore les BELLES lettres. D'accord que la littérature peut et doit être au service de l'éducation du peuple, d'accord qu'elle peut être un instrument d'éveil de la conscience du peuple… mais elle le sera comme par surcroît. D'abord, elle est un art, et l'écrivain un artiste. J'ai entendu dire que l'écrivain était la voix des sans-voix… une sorte de prophète, donc.

Non, l'écrivain n'est la voix de personne, il est un artiste ! Il ne parle pas au nom des autres, il se propose de créer du beau, au moyen des mots qu'il manie. Et c'est lorsqu'il va le plus loin possible dans cette création du beau que l'écrivain devient comme une sorte de porte-parole de l'humanité, en général, et de sa société, en particulier. C'est lorsque la littérature parvient à ce niveau élevé du beau où celui-ci rencontre le vrai et le bien ou le bon, qu'elle devient une remise en question de ce qui, dans l'humanité en général, et dans la société de l'écrivain, en particulier, n'est ni beau, ni vrai, ni bon.

Donc, le rôle contestataire de la littérature se situe à un niveau beaucoup plus élevé. Il faut d'abord porter le beau, qu'on crée, au niveau où il puisse se joindre au vrai et au bon pour que la littérature devienne vraiment une contestation des mensonges qui ont cours dans la société de l'écrivain et dans l'humanité, en général. Le rôle de contestation de la littérature, que revendiquent trop vite certains écrivains, est donc le prix de l'excellence ; il est ce que l'écrivain gagne en visant d'abord et peut-être uniquement l'excellence, c'est-à-dire la création d'œuvres qui soient les plus belles possibles. Si quelqu'un veut d'embler contester ou prêter sa voix aux sans-voix, qu'il rédige alors directement des essais (socio-politiques ou autres)…

Le rôle de l'écrivain, j'insiste, c'est de créer du beau, avec les mots dont il se sert. Et lorsque ce beau est porté à un niveau beaucoup plus élevé, où il ne fait qu'un avec le vrai et le bon, il devient par lui-même contestataire de toutes les formes de mensonges, y compris le mensonge politique qui sème mort et désespérance dans nos pays d'Afrique. Il faut donc dénoncer comme anti-littéraire cette propension propre à certains écrivains à se croire trop vite investis d'une mission de dénonciation… Je le dis au risque de choquer certaines consciences. Pourquoi dénoncer toujours ? Pourquoi ne faire que cela dans les romans, les nouvelles et les récits ? Littérature de la dénonciation, triste littérature ! Au lieu de dénoncer, il faut annoncer ! Et c'est d'ailleurs en annonçant qu'on dénonce mieux. Comme le disait un penseur, au lieu de condamner les vices, il faut enseigner la vertu. La littérature enseigne la vertu en visant le beau, en le portant à des degrés toujours plus élevés. Car c'est là que le beau enseigne, agit sur les mœurs… Voilà comment je perçois mon rôle d'écrivain.

Congo Vision: Comment êtes-vous devenu écrivain ?

Bernard Ilunga: Deux choses font l'écrivain : le talent et le goût pour la chose écriture. Le talent, c'est un cadeau de la nature. On se découvre doué pour les belles lettres, disons pour la création de belles lettres, comme certains se trouvent doués qui pour la musique, qui pour le football, qui pour les mathématiques. Le goût, par contre, se cultive. Il s'acquiert, il se polit… On peut avoir des talents pour les lettres, mais, faute de goût, on échouera à être écrivain. Etre écrivain, c'est quelque part vouloir être écrivain, le vouloir à partir des talents reçus. Et si ces talents venaient à manquer, l'eût-on voulu, on ne deviendra pas écrivain. Certes, on peut toujours écrire des choses qu'on donnera à lire comme des romans ou des nouvelles… Le vrai écrivain se trouve à la conjonction entre les talents et l'effort, disons, entre la nature et la volonté. Je suis, pour ma part, devenu écrivain parce que je l'ai voulu et recherché. Ai-je des talents pour cela ? Aux autres, lecteurs et critiques littéraires, de le dire… Ce que je sais, et que je peux dire, sans en tirer une vaine gloire, c'est que j'ai fourni des efforts, et je les fournis encore pour écrire. Oui, il a raison celui qui disait que le génie, c'est 10% d'inspiration et 90% de transpiration.

Congo Vision: L'écrivain congolais atteint-il son audience cible ? Apparemment le problème de langue n'est pas à négliger

Bernard Ilunga: Non, l'écrivain n'atteint pas son audience cible, en RDC. Les personnes lisent, certes, du moins celles qui savent lire. Mais la situation de misère généralisée ne favorise guère la lecture des oeuvres littéraires. Il y a des priorités de survie qui enlèvent pratiquement aux personnes le goût de se divertir en lisant. Lire, par rapport aux exigences de survie, devient vraiment un luxe, que ne peuvent se permettre, malheureusement, bien de nos compatriotes. Les écoles secondaires et les institutions d'enseignement supérieur limitent un peu les dégâts… en encourageant les élèves et les étudiants à lire, et, ces derniers temps, à lire les œuvres des auteurs locaux. Ici, je salue les efforts combien louables fournis par les professeurs et tout le personnel enseignant de la faculté des lettres de l'UNILU (j'en ai été témoin et, quelque part, bénéficiaire) pour pouvoir promouvoir les œuvres des écrivains du pays. Disons, en bref, que l'écrivain congolais n'atteint pas son public cible. Et ne parlons pas ici des écrivains congolais édités en Occident… Leurs livres sont presque introuvables aussi bien dans les quelques librairies du pays que dans les rarissimes bibliothèques existant encore, à côté des paroisses, par exemple.

Congo Vision: Comment peut-on susciter et encourager le goût de lire et d'écrire chez la jeunesse congolaise ?

Bernard Ilunga: Pour susciter le goût de lire chez la jeunesse congolaise, la première chose à faire c'est de lutter contre cette misère profonde dans laquelle tout le pays s'enlise à l'heure qu'il est. Je le répète : la lecture, face à la lutte pour la survie, est un luxe. Il faut d'abord que les jeunes soient plus ou moins bien nourris, vêtus, soignés quand ils tombent malades… pour leur demander de lire. Les besoins de l'esprit, chez l'homme, n'apparaissent que lorsque les besoins primaires (ceux du corps) sont satisfaits. Voilà par où il faut commencer… Parallèlement à son travail d'écrivain, et à travers celui-ci, mais comme cela a été dit ci-dessus, l'écrivain congolais, le vrai, est un homme engagé… Car il sait, comme l'a dit Sartre, que « la liberté d'écrire implique la liberté du citoyen. [Et qu'] on écrit pas pour des esclaves. [Car] l'art de la prose est solidaire du seul régime où la prose garde son sens : la démocratie » (J.P. Sartre, Qu'est-ce que la littérature ? Paris, Gallimard, 1948, 71-72).

Congo Vision: Quels sont les problèmes majeurs que connaît l'écrivain congolais actuellement ?

Bernard Ilunga: Le premier, et le plus grand, c'est le problème de l'édition. Où se faire éditer au pays ? Et si, après moult acrobatie, on réussit à se faire éditer en Occident, on n'est pas lu au pays… Il est urgent, au niveau du Gouvernement de la RDC, de créer une vraie politique de l'édition… Ce qui est dit ici pour l'édition littéraire vaut aussi pour les autres formes d'édition… Pourquoi est-ce que, par exemple, nos musiciens doivent toujours aller en Occident pour se faire éditer ? Que manque-t-il chez nous pour qu'on y fasse ce travail ? Mais que font les successifs Ministres des Arts et de la Culture de chez nous ?

Congo Vision: La littérature congolaise peut-elle aider à transformer notre société ?

Bernard Ilunga: Oui, elle doit travailler à la transformation de notre société. Mais elle y travaillera à sa manière, c'est-à-dire en tant qu'un art (cf. la réponse à la première question).

Congo Vision: Qui sont, à votre avis, les grands espoirs de la littérature congolaise de demain ?

Bernard Ilunga: Cette question n'est pas la bienvenue dans une interview faite précisément avec les écrivains. Comme on l'a dit, il conviendrait de la poser aux critiques littéraires. Toutefois, je me risque à y répondre : Si monsieur Djungu Simba ne s'est pas exilé (oh malheur !), il serait un des grands espoirs non de la littérature de demain, mais déjà de celle d'aujourd'hui. Il a cet art, propre à lui, de conjuguer harmonieusement la littéralité avec une fidélité au réel sociétal…

Congo Vision: Quel regard portez-vous sur l'écrivain congolais aujourd'hui ?

Bernard Ilunga: Il se recherche encore… notre littérature est encore jeune. Elle n'a encore qu'environ un demi-siècle d'existence.

Congo Vision: Vous sentez-vous en compétition avec d'autres écrivains congolais ou africains ?

Bernard Ilunga: Avec personne, absolument ! J'écris, voilà tout.

Congo Vision: Existe-t-il un lien entre la littérature et la politique au Congo ?

Bernard Ilunga: On a qu'à lire les romans, les nouvelles, les pièces de théâtre produits au Congo ou par des Congolais… pour s'apercevoir que la politique est omniprésente.

Congo Vision: Quels écrivains vous ont le plus influencé ?

Bernard Ilunga: Beaucoup ! Je voudrais seulement dire ici cette sorte d'enchantement avec lequel j'ai découvert et dévoré Fédor Dostoïevski…

Propos receuillis par Sylvestre Ngoma

Publié le 19 Décembre 2002

Contact:

Bernard ILUNGA
Philosophe de formation
Ecrivain congolais résidant en Italie
E-mail : bilunga2001@yahoo.fr


 

 
 
Copyright © 2005 Congo Vision. Tous droits réservés.