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Comment devient-on écrivain en République Démocratique du Congo ?

L'écrivain Norbert Mbu Mputu, auteur de "Ville-Morte", répond à nos questions


Congo Vision: Comment percevez-vous votre rôle d'écrivain ?

Norbert Mbu MputuNorbert Mputu: Comme tous les écrivains antiques, le rôle d'un écrivain est, surtout en ces temps de crise et de manque de modèle pour la société, de proposer des modèles, de créer des personnages qui deviendraient des héros, et, dans un pays en déliquescence où le peuple parfois risque d'oublier, l'écrivain, dans le style qui est le sien, dans le genre qui est le sien, doit pouvoir rappeler, doit tout faire pour que la mémoire collective ne puisse pas devenir stérile. En outre, l'écrivain, tout en n'étant pas un homme du commun, part du commun, part de la société, la transcende, comme dans un miroir, renvoyer à la société son ascenseur pour que celle-ci, prise de honte, puisse tenter par un sursaut d'orgueil, à changer.

Congo Vision: Comment êtes-vous devenu écrivain ?

Norbert Mputu: Une longue histoire. Je suis devenu historien sans le savoir. Comme Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir ! Comme disent les latins, nascutur poeta, fiunt oratores, on naît poète, on devient orateur.

Deux  situations. D'abord, j'ai commencé à écrire quelques mauvais vers, sans rimes, des centaines, jusqu'au jour où j'ai commencé à en réunir les plus belles à mes yeux et je les ai envoyés dans une maison d'Edition à Paris, les Editions La Pensée Universelle pour lecture. L'ironie du sort a fait que ces poèmes me revinrent quelques semaines après avec un avis favorable su comité de lecture et ces éditions me proposèrent un contrat que je signa sans savoir que je devais en contre-partie payer une somme d'argent. En fait j'avais signé une auto-édition, sans le savoir. Lorsque le contrat me revient avec comme demande de payer ma première tranche, je le rangea au placard. Puis, un parrain français accepta de payer cette somme d'argent, des centaines de dollars, et  le livre fut publié en 1992, alors que j'avais 26 ans "Lueurs mélancoliques". Ce fut le début, car je me considérais alors comme écrivain et j'ai commencé à écrire, à écrire et surtout à lire. Mais, comme toute première entreprise, cette première édition fut une vaste escroquerie de la part de la maison La Pensée Universelle. Elle a profité de ma naïveté. Désolé. Je crois qu'un jour justice sera rendue.

Puis, j'ai continué à écrire pour mes élèves de l'Institut Kikesa de Bandundu. J'étais professeur de Français et j'étais étonné que mes élèves ne lisaient pas, ou n'avaient pas d'écrits. J'ai commencé par le théâtre. Ma première pièce de théâtre fut une réponse à la pièce "To Signer Eyoma" ou "La décision" du Théâtre des intrigants, venu à Bandundu invité par l'Alliance Franco-Zaïroise d'alors. J'ai écrit "Le revers de la médaille", c'est-à-dire le drame inverse de "La décision" : un homme qui a quitté la ville, fouetté par la précarité de la vie et se décide de retourner au village. Or, là aussi, le village a déjà changé. J'ai remporté un prix au concours de théêtre de l'Alliance. Puis, j'ai écris : "Peines perdues" I et II, "Le rêve de Soweto", "On a tué Sankara, on a tué le rebelle", un ballet "Nzamoshie, la forêt impénétrable", j'ai adapté le roman de Jean-Marie Adiaffi "Pièces d'identité". Une vraie explosion entre 1990 et 1995. Entre-temps je participais aux publications de CEEBA, le dictionnaire des rites en 20 volumes et surtout une recherche pendant dix ans qui a abouti à un ouvrage "Cent ans d'évangélisation du Mai-Ndombe par les Pères de Scheut" publiée en 1998 dans ma propre maison d'édition créée : Les Editions du Jour Nouveau. Des nouvelles chez Mesdiaspaul « Ville-morte » et maintenant j'écris « Lettres de Mputuville », « On aura tout vu, on aura tout entendu », dont le héros est un ami à moi, un prêtre qui, revenu au pays en guerre depuis quinze ans d'études de théologie dogmatique à Rome, en Allemagne, En Israël, n'a pas trouvé mieux que réunir les fonds pour financer un projet de développement : la fabrication du beurre et de lait à partir du village. Alors que le village est en pleine zone de savane désertique. Le comble, c'est qu'au lieu d'interroger ceux qui sont restés au pays, le héros débarquent avec 350 kilo de spermes de vaches venues des fermes allemandes, d'un coût total de 35.000 dollars. Avec tout ce que cela pose comme problèmes de conservation, le monsieur a eu toutes les peines possibles du monde pour traduire en langue du village « spermes de vache » ou « semences ». Comme il usait trop de paraphrases, les gens ont fini par comprendre. Comme l'abbé ne portait que des soutanes noires, les villageois ont fini par nommer ses soutanes noires du nom de « doudou », nom qui désigne les tee-shirts blanc dont les cols ronds ne tardent pas à s'ouvrir et ressembler trous béants. D'où, ces spermes comme ses soutanes et lui-mêmes furent ainsi appelés « Doudou » par les villageois. Prononcer ce sobriquet évoquait mille images et mille railleries.

Quelques leçons : c'est en forgeant qu'on devient forgeron. Avant de publier un premier ouvrage, on aura écrit, effacé, déchiré, revu et corrigé, transcrit, raturé, mille et une fois. Puis, on ne devient écrivain que par la lecture des autres écrivains. On n'invente pas la roue de l'écriture, on l'apprend, on la transpose, on l'adapte, on l'adopte, on la copie, on la traduit, on la transpose, on la trahit, on la plagie, on l'imite, on la tord, on la transplante.

Congo Vision: L'écrivain congolais atteint-il son audience cible ?

Norbert Mputu: Non. Nous écrivons pour le besoin d'écrire. En tout cas, pour moi, l'écriture est une démangeaison : ça pique, puis je gratte. Le public, l'éditeur, ce n'est pas mon problème. En plus, comme je l'ai entendu, il existe un public de cœur et un public de raison. En Afrique, nous n'avons souvent qu'un public de cœur : on vous lit parce qu'on vous connaît, ou parce qu'on a entendu parler de vous, ou parce qu'on vous a étudié en classe. Ainsi, on peut se voir acheter, sans se faire lire. C'est-à-dire quelqu'un vous félicite pour votre livre qu'il vient d'acheter, mais qu'il n'a pas encore commencé à lire, alors qu'il a le livre depuis trois mois…

Pour que l'écrivain congolais atteigne son public, il doit avoir de plus en plus des émissions radio diffusées des livres. Actuellement, aucune chaîne de télévision ne propose une émission littéraire au vrai sens du mot. Celles-ci exigent de la part du journaliste d'abord d'être un amoureux du livre lui-même et de lire. Hélas, qui sponsorisera une telle émission, condition sine qua non pour avoir un espace ?…L'écrivain vit au milieu d'un triangle formé par l'éditeur, le lecteur (scolaire), représentant de la société et le critique littéraire. C'est-à-dire l'écrivain doit écrire ce qu'attendent les lecteurs, aidés par les critiques littéraires et la presse, financé par l'éditeur.

Congo Vision: Apparemment, le problème de langue n'est pas à négliger, comment peut-on susciter et encourager le goût de lire et d'écrire à la jeunesse congolaise ?

Norbert Mputu: C'est possible. Question d'écrire simplement et peut-être d'écrire des livres petits, en format de poche, comme "On a échoué" de Charles Djungu Simba, livres accessibles à toutes les bourses. L'autre problème et non pas le moindre est celui du thème ou du sujet. Il faudra ne pas trop s'écarter du "marché" et de la rue. Notre roman, notre écriture doit faire de ces lieux nos sources d'inspiration. Ainsi, le lecteur se retrouvera dans l'écriture et vice versa. Il faudra peut-être tenter une littérature en langues vernaculaires et nationales (Kikongo, Swahili, Tshiluba et Lingala) pour susciter des lecteurs. En effet, le niveau de notre enseignement ayant diminué sensiblement, rare sont les jeunes gens qui peuvent lire un texte en français et le comprendre. Donc, une littérature en ces langues les inciteraient à lire et, petit à petit à aimer lire en français.

Congo Vision: Quels sont les problèmes majeurs que connaît l'écrivain congolais actuellement ?

Norbert Mputu: Le premier problème est celui de la matière première même  : le manuscrit, c'est-à-dire le texte prêt pour être publié.. Ce problème est lié à ce que j'appellerai syndrome de l'immédiateté. Tout congolais qui sait balbutier quelques mots français se croit écrivain. Et, lorsqu'il a un manuscrit, Dieu merci si ce dernier peut être prêt, c'est-à-dire lisible et proposable à un comité de lecture pour avis. Le jargon est toujours le même : j'ai des manuscrits dans le tiroir…Puis, lorsqu'il au moins ce manuscrit, tout congolais, écrivain potentiel croit pouvoir à coup sur le publier. Il y a certes encore le problème de l'édition. Par quelle magie doit-on passer pour se faire publier ? Les Editions Mesdiaspaul, les seules qui ont produit des Zamenga et les autres au pays, disent cette année, ne plus publier des romans… D'où, ce mouvement pour les écrivains de créer leur propre maison d'édition. J'ai crée ainsi « Les Editions du Jour Nouveau » et Djungu Simba a crée « Les Editions du trottoir », les pères Oblats ont la leur, etc. Le troisième problème est celui lié à la promotion de l'écrivain et son œuvre. J'ai publié une des meilleures nouvelles chez Mesdiaspaul "Ville-Morte", mais j'ai dû les forcer à aller à la télévision dans une émission, j'ai dû forcer en les proposant moi-même aux amis. C'est à peine si quelque chose me liait encore aux éditions. Alors qu'une promotion de l'écrivain ferait vendre son livre, l'aiderait à écrire plus. Jamais je n'ai été associé à une foire des livres. On aurait souhaité voir participer les écrivains aux foires des livres, dans un débat et échanges écrivains-lecteurs. Actuellement, les mêmes éditions réalisent des actions de vente dans des écoles, quoi de plus promotionnel que de se faire accompagner par un écrivain. Certains élèves n'ont jamais vu un écrivain dont ils ont lu un livre. Un dernier problème est celui même de l'Union des écrivains Congolais. Où est-elle ? Existe-t-elle seulement ? Qui en sont membres ? Où sont ses bureaux ? Quand se réuni-t-elle ? Quelles en sont ses actions ? Puis, il y a le rôle de la critique littéraire qui ne se limite qu'aux textes anciens.

Congo Vision: La littérature congolaise peut-elle aider à transformer notre société ?

Norbert Mputu: Normalement, c'est le rôle premier de toute littérature. Elle peut informer, former et divertir, mais elle doit surtout tenter de changer la société, sinon, elle vaut un tas de papier pour rien. Mais, pour que la littérature congolaise puisse changer la société, il faudra que la société s'intéresse à sa littérature et la littérature à sa société. Une des voies les plus privilégiée pour cette transformation est l'école. C'est par l'école que les textes les plus célèbres sont appris et analysés et seuls les enseignants peuvent aussi rendre les écrivains célèbres.

Congo Vision: Qui sont, à votre avis, les grands espoirs de la littérature congolaise de demain ?

Norbert Mputu: Ils sont nombreux. Ce sont des écrivains, pour la plupart, non sortis de grandes écoles littéraires du pays et des universités. Mais, ils sont minimes qu'il faudra à la génération des Mudimbe et de Ngal de reprendre la plume pour entraîner notre génération. Il y a un grand vide depuis la mort de Zamenga. Les éditions doivent s'atteler à créer des écrivains qui doivent combler le vide. Sinon, requiem…

Congo Vision: Quel regard portez-vous sur l'écrivain congolais d'aujourd'hui ?

Norbert Mputu: Un homme qui a un talent et un don naturel d'écrire. Hélas, les impératifs de la crise lui empêchent d'avoir un ordinateur pour mettre ses textes en ordre. Même alors, lorsqu'il propose son manuscrit à un éditeur, celui-ci croit toujours que l'écrivain vient pleurnicher de l'argent pour sa survie. L'écrivain vit une vraie aventure ambiguë. C'est un aventurier qui doit souvent publier à frais d'auteur à moins d'un sponsoring attendu du revers de la cuillère.

Congo Vision: Vous considérez-vous en compétition avec d'autres écrivains congolais ou africains ?

Norbert Mputu: Non. Mais, lorsque je vois les aînés publier, lorsque je lis un Prix Renaudot qu'est Ahamadou Kourouma avec "Allah n'est pas obligé", je suis pris d'une colère contre moi-même et insulte ma paresse de ne pas terminer mes textes. Hélas,

Congo Vision: Existe-t-il un lien entre la littérature et la politique au Congo ?

Norbert Mputu: Je crois. Même s'il n'existe pas un lien, il doit exister ce lien. Depuis l'antiquité, surtout dans la Rome Antique, parce que la politique souvent change comme une girouette, la littérature lui rappelle lorsqu'elle tente de dérailler et de déraper. Mais, chez nous ce lien n'est que très peu perçu parce que non pas seulement que les hommes politiques ne lisent pas ce qu'écrivent les écrivains, mais les écrivains ne parlent du politique qu'au passé.

Congo Vision: Quels écrivains vous ont le plus influencé ?

Norbert Mputu: Je commencerai par Charles Djungu Simba. Son écriture simple et surtout ces livres écris sur les cendres et la poussière de la société congolaise contemporaine. Puis, son esprit d'imagination forte. Il m'a appris, dès ma première rencontre avec lui, la notion du manuscrit à mettre au propre. Parmi les Africains, je citerai d'abord Ahmadou Kourouma que je considère comme mon maître. A cause de sa phraséologie faites des mots et expressions africains traduits en français. J'aime écrire en congolais et traduire en français. Il y a chez ce dernier surtout son usage des proverbes. Il faudra lire "Les soleils des indépendances", "Allah n'est pas obligé", "En attendant le vote des bêtes sauvages". Ce sont des livres qui se mangent. Le Camerounais Ferdinand Oyono du "Une vie de boy" et "Le vieux nègre et la médaille", son expression humouristique, son sens grand de description; le congolais de Brazzaville qui nous a quitté Sony Labou Tansi avec sa force de l'imagination créatrice, ses titres l'Etat honteux, l'Anté-peuple, La vie et demie, il n'écrrit plus, il fabrique l'écriture, il tord la langue, il bouleverse les personnages, il leur enlève les prépuces et les circoncis, hommes et femmes, et Sembene Ousmane : les bouts de bois de Dieu qui m'inspire un roman actuellement "on aura tout vu, on aura tout entendu" ou 'Tchouc-Tchouc-Tchouc" ou "Whoh-Whoh-Whoh", disons que j'hésite encore sur le titre. Je me laisse inspirer spécialement aussi par les écrivains de la négritude, leurs titres, surtout. En Occident, Guy des cars et actuellement une que je voudrais imiter la Belge Lieve Joris, ces genres des récits qui vous donnent de l'eau à la bouche, "Mon oncle du Congo" que je lis actuellement.

Chez les anciens, j'ai une préférence pour les auteurs latins Tacite, Tite-Live, Horace, Sénèque, Jules César, Pline le Jeune, dont je transcris actuellement les textes traduits en français tirés de l'Internet. Je suis friand du genre épistolaire et surtout des textes écrits à la première personne du singulier.

Propos receuillis par Sylvestre Ngoma

Publié le 18 Décembre 2002

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Norbert Mbu Mputu
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