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Africains ou Bounties *

Entre acculturation et interculturalité

Introduction

Le titre de cette contribution est un dilemme qui résume le choix cornélien des Africains en situation d'immigration. Ce titre évocateur sous-entend des non-dits. D'abord, il convie à une réflexion sur la manière de penser la vie, de réinventer le vécu collectif dans une société multiculturelle. Ensuite, il comporte des concepts implicites (assimilation, intégration…) qui se chevauchent. Pour bien cerner cette réalité, nous avons émis l'hypothèse qui suit : « il est possible (impossible) d'appréhender les multiples dynamiques sociales sous la férule de la mondialisation et de rendre compte des mutations en cours dans un monde où se confrontent universalisme des valeurs et particularismes culturels  ».

Nous pensons que la mondialisation tend non seulement à homogénéiser ces dynamiques mais également à les différencier. Cette tendance a des implications profondes dans les structures politiques, économiques et sociales. Ces implications ont pour conséquence de produire des hybridations culturelles. Mais la rapidité avec laquelle ces transformations s'opèrent pose problème et laisse dubitatifs les observateurs avertis. Comment dès lors repérer et agencer ces différentes formes d'hybridations novatrices qui s'entrecroisent, s'entremêlent, se télescopent ? Tout ce questionnement se cristallise autour de l'identité des jeunes en situation d'immigration car elle est source d'ambivalence, et ces derniers restent tiraillés entre d'une part le modèle social du pays d'accueil et d'autre part, celui de socialisation parentale issue du pays d'origine. Ce qui augure des conflits latents.

Ces transformations qui se réalisent à un rythme effrayant ont pour point d'ancrage la

reconfiguration des espaces sociaux. Ainsi, sous l'effet de la mondialisation qui s'accompagne d'une marchandisation de tous les secteurs de la vie, il se créé un réel fossé entre le « centre et la périphérie », les nations développées et les moins développées, et au sein même de ces deux types de nations, les écarts entre riches et pauvres prennent des proportions inquiétantes. Les immigrés africains en Occident se retrouvent dans la catégorie de la population la plus défavorisée. C'est dans ce contexte d'engendrement difficile que les enfants des immigrés doivent se forger un destin.

La précarisation des enfants des immigrés est un facteur perturbateur de leur évolution

sociale. Ce contexte fait de privations agit sur le psychisme de certains d'entre eux et laisse des traces indélébiles. Il devient quasiment difficile aux parents d'assurer une bonne éducation à leur progéniture. Ainsi, les jeunes plongent facilement dans le voyeurisme et la délinquance qu'ils considèrent comme des attributs qui font d'eux des hommes à part entière. Comme ils n'ont plus de repère social, les jeunes tentent de s'identifier aux sportifs de haut niveau. On les entend souvent dire : « je vais devenir footballeur comme Makelele, Ronaldo, etc. pour nous limiter au football. Dans les contacts réguliers que j'entretiens avec eux, ils ne cessent de répéter leur volonté de vivre leur temps. Cela signifie, qu'ils doivent se coiffer, se vêtir selon l'esprit du temps. Les jeunes filles choisissent ainsi de s'habiller en laissant entrevoir le nombril. C'est la mode, nous sommes dans la modernité affirment nos jeunes. Quelle attitude doivent adopter les parents face à cette évolution rapide qui bouleverse les mentalités et tend à une remise en question systématique de tout ce qui existe, hélas au nom de la modernité ?

Aujourd'hui, l'esprit du temps est dans l'air. Résister à l'effet de mode de ses enfants,

c'est prendre le risque d'une marginalisation de leur part. Certains parents qui sont frustrés expriment clairement leur désarroi : « Nous ne pouvons rien. Ce sont les enfants de l'Europe ». Cette évolution contemporaine impose de nouveaux comportements qui, méritent d'être sondés, décryptés pour les rendre lisibles et significatifs. Il s'agit dans cette contribution, d'abord, de clarifier les concepts d'acculturation et d'interculturalité. Ensuite, de repérer les liens implicites qui donnent lieu à des configurations émergentes. Enfin, de restituer les pratiques quotidiennes des jeunes dont nous sommes témoins.

Approche méthodologique

Pour saisir la complexité de la question en prélude à notre préoccupation, nous avons recours à la démarche hyper-empirique **. Elle est, en effet, plus indiquée pour découvrir la positivité du savoir social. Concrètement, nous partons de la reconstitution des stratégies quotidiennes que développent les jeunes immigrés en situation d'interculturalité. Notre fil conducteur étant que les jeunes issus de l'immigration cumulent un double handicap lié à leur origine et aux facteurs socio-économiques défavorables .  

Entre l' acculturation et l' i nterculturalité

En saisissant l'acculturation comme une situation au travers de laquelle les jeunes

immigrés s'approprient les traits culturels de leur société d'accueil, on se rend vite compte des limites qu'impose cette appropriation. En effet, celle-ci se réalise au profit de la société d'accueil et au détriment de leur société d'origine. Cet abandon par les jeunes de leur culture implique une dépersonnalisation qui les fragilise et les place dans une position inconfortable , voire d'anomie pour revendiquer quoi que ce soit. Les jeunes qui sont ainsi réduits à l'insignifiance voient leur identité culturelle se déstructurer. Une véritable déculturation s'opère pour emprunter l'expression de Pierre Bourdieu. Cette déculturation est porteuse d'effets pervers (que nous signalons plus bas). Elle trouve également des facteurs aggravants dans l'environnement socio-économique des immigrés. Car, la plupart d'entre eux dépendent de l'aide sociale et sont confrontés au cycle infernal du chômage. Pour les jeunes enfants, leurs parents sont des exemples visibles de leur devenir proche. Ce qui paraît être tout le contraire de l'interculturalité, du moins en théorie.

L'interculuralité est «  un processus qui met en interaction des individus ou des groupes appartenant à des systèmes culturels hétérogènes   » . La symbiose qui en résulte apparaît comme un apport bénéfique en partage entre les différentes composantes mises en situation d'interaction culturelle. Cette déclinaison idéalisée de l'interculturalité est une fantasmagorie qui occulte préjugés et stéréotypes. Ceux-ci reflètent les conceptions ambiantes qui décrivent l'immigré comme un famélique, un paresseux, un inconscient, un sauvage... Cette image peu flatteuse fait de lui un être à part. Comme si dans ce collectif, tout le monde était identique ! Les différences entre les individus disparaissent face à ce qui est étrange r , extérieur, venu d'ailleurs. Cet ailleurs que l'on identifie subjectivement (par sa race, sa langue…) est infériorisé par un ensemble de mécanismes subtiles mis en place. Ceux-ci se révèlent efficaces dans les entretiens d'embauche, l'attribution ou la location de logements, etc. Les jeunes immigrés en font le s frais. Il y a donc, des stéréotypes qui procèdent par un reniement de l'autre.

Ces stéréotypes relèvent d'une réflexion de basse facture qui présente quelques traits grossiers de l'autre. Une description qui est en corrélation avec les pires images de brimades colonialistes. Et puis, la médiatisation et la représentation par la presse audio-visuelle des événements qui dramatisent l'Afrique contribuent à entretenir et à renforcer ces stéréotypes.  

Langage, Reniement et Acceptation : des formes d'expression tellement singulières

Le quotidien des immigrés jeunes et adultes africains est rempli d'expériences douloureuses de discrimination et d'exclusion sociale qui dépassent souvent l'image que l'on peut avoir de la civilisation occidentale, de la société démocratique et de ses valeurs. Il reste toujours intéressant d'examiner les réactions des immigrés vis-à-vis de cette page obscure de la civilisation occidentale. Nos observations nous conduisent à remarquer notamment chez les jeunes, les plus fragiles de la communauté immigrée, une gestion extra-ordinaire des frustrations quotidiennes liées à la marginalisation.

Les jeunes développent trois types de stratégies qui tiennent au langage, au reniement du racisme et à l'acceptation de la nouvelle identité. Commençons par leur langage. En effet, les jeunes immigrés africains ont bien conscience de leur double identité. Ils distinguent l'Africain du Bounty. Le type africain correspond à ce jeune homme qui ne renie pas ses origines à la différence du Bounty qui mime tout sans discernement. Cette vision détermine leur gestion du dialogue avec la culture de la société d'immigration. Confrontés à la discrimination qui leur pose des problèmes dans leur parcours, la plupart des jeunes immigrés africains mobilisent une grande partie de leur énergie interne pour lutter contre l'angoisse et la souffrance. Les choses se passent bien en général avec l'appui du cadre familial.

A force d'abnégation et, la douleur dans l'âme, ces immigrés arrachent des emplois sous-qualifiés. Un jeune médecin est facilement embauché, s'il accepte d'œuvrer, comme infirmier ou garde de nuit. Les difficultés de la survie sont telles que, il n'a pas de choix. Un jeune docteur en sciences politiques devient serveur dans un bar. C'est normal, il a trouvé un job. Les emplois sous qualifiés conviennent mieux aux étrangers, semble t-il. Cette attitude devrait interpeller les bonnes consciences. Ne faut-il pas voir en cela, un reniement de l'autre qui cache un racisme à peine voilé ? Cet autre à qui on attribue une incapacité congénitale est considéré comme un bon à rien. Il est systématiquement infériorisé. Dès lors, comment peut-on construire l'interculturalité en attribuant aux immigrés les « sales » boulots que l'on ne veut plus soi-même exercer ?

Mais à la limite des choses et souvent lorsque les jeunes ne rencontrent pas un lien familial et social solide, un nombre donné est poussé à renier le racisme qu'ils vivent et à le minimiser pour essayer de le supporter. Cette attitude conduit les jeunes à intérioriser l'image dévalorisée renvoyée par la société d'accueil, celle de la soumission et de l'effacement. Il arrive ainsi que certains jeunes immigrés miment la nouvelle identité, pour vivre tranquille, pour ne pas être dérangé et pour ne pas déranger, etc. Ils restent frustrés. On ne peut dire qu'il s'agit d'une attitude exemplaire car le danger d'une frustration mal digérée reste énorme. Ces jeunes fulminent une prise de conscience conflictuelle dramatique qui occulte et annihile tout processus de réinsertion dans la communauté d'origine. La plupart d'entre eux vivent en marge de leurs familles.

  Alors que d'autres optent pour un changement radical de leur propre réalité. C'est l'assimilation. Ils visent à ressembler au type occidental, physiquement et culturellement. Ces

jeunes changent si possible même leur aspect physique, coiffure, couleur des cheveux, vêtements, manière d'être, prénom, etc. Dans ce conformisme, il y a un reniement de soi qui arrive à vouloir effacer les différences en construisant un type idéal collectif basé sur des similitudes génériques (nous sommes tous des Belges). Mais la déception des jeunes est souvent grande lorsque la réalité vient leur rappeler qu'ils sont différents des autres, qu'ils sont d'ailleurs. Ils prennent véritablement conscience que leurs efforts d'assimilation au modèle type idéalisé de la société d'accueil ne peut leur porter espoir. En effet, c'est sur le marché de l'emploi que les discriminations sont les plus significatives et visibles.

Par contre, nous remarquons que la persécution discriminative incite les jeunes à la création de réseaux sociaux d'expression singulière en guise de moquerie.

Conclusion

De prime abord, nous constatons que les bouleversements socio-économiques que connaît l'humanité ont un impact sur les différentes couches sociales. Même si toutes ne subissent pas ces contrecoups de la même manière. Ensuite, la tendance à l'homogénéisation des habitudes, des manières de savoir-être, de savoir-faire, de savoir-vivre est une tare qui conduit à la monotonie, l'appauvrissement de la diversité culturelle. C'est une nouvelle forme de dictature qui s'incommode de la différence.

Comme nous l'avons indiqué, les jeunes immigrés africains développent des stratégies qui ont un rapport avec leur expression et leur comportement. Cette double filiation linguistique et comportementale se résume dans le discours, le reniement du racisme et l'acceptation de la nouvelle identité. Ils affichent un comportement ambivalent où tantôt ils récusent le racisme tantôt ils le miment.

Au regard de notre expérience personnelle, le dialogue des cultures est possible dans un environnement où le groupe majoritaire ne s'accommode ni de l'intégration ni de l'assimilation où l'individu perdrait son identité, ni de la différenciation individualiste et sectaire entraînant la discrimination et l'exclusion. Le dialogue des cultures est la résultante d'une articulation coopérative des différences et des ressemblances entre partenaires autonomes et actifs, communicatifs et conviviaux.

Jean Macaire MUNZELE Munzimi
Docteur en sociologie.
Professeur Visiteur à l'Université de Lubumbashi (RDC).
Conseiller à OCIV-Migration et Développement (Belgique)
munzele33@hotmail.com

* Paru in Arbre à palabres n°15 mai 2004.

** Cette démarche permet d'approcher au plus près les totalités sociales vivantes que sont les sociétés sans que la conscience s'arroge le droit de projeter sur elles sa propre subjectivité. Une lecture de George Gurvitch par Jean Duvignaud offrirait un éclairage supplémentaire.

 

 
 
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