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Réflexion autour de la chanson

« COLON GENTIL » DE SAM MANGWANA

En elles-mêmes, les musiques sont poésies, les chansons sont poèmes et vers et rimes. Nous les écoutons souvent, mais n'avons souvent pas le temps de les scruter, de les déraciner, de les déguster, de les éplucher. Le musicien, l'artiste, lui-même, peut-être pas aussi. D'où, elles ont parfois besoin d'un minimum de solitude et de méditation pour les écouter, au-delà des rythmes, pour les goûter par-delà les quintes et les symphonies, pour les décortiquer en de ça des cordes des guitares et des cithares, pour les scruter par-dessous des sons des trompettes et des violons, pour les savourer assassinées à des vibrations positives des saxo et des hurlements des violons et des claps des cymbales. Mais, en elles-mêmes aussi, les chansons, œuvres d'art, ayant une forme et un contenu, de par leur composition, de par l'agencement et le mélange des instruments, de par les temps morts et les temps faibles, de par les agacements des rythmés syncopés, de par le mouvement et les harmonies, les crescendo et descrecendo, de par les polyphonies et les recto-tono, doivent inspirer et aspirer l'âme et l'esprit, avant de faire bouger le corps; et les instruments, lorsque bien assaisonnés, n'étouffent pas les paroles, mais au contraire, ressemblent aux épices dans un plat fumant. Ils les rendent savoureux, lorsque bien assaisonnés ; ils deviennent une cacophonie, lorsqu'on excelle par excès d'usage. Les instruments permettent de bien déguster les chansons et la poésie s'y trouvant.

Sous cet angle, les vieilles musiques, Tango ya ba Wendo , sont inégalables. Dans Marie Louise, ce chef d'eouvre Roméo et Juliett e de la musique congolaise moderne, toute tendance confondue, Wendo ne s'empêcha pas à laisser pincer le « seben » de Bowane en lui lançant « Guitare !» après que la strophe dit pouvoir draguer Marie Louise sur la route de Kingabwa, avec les voitures, les sons de guitare, de violons…

Les nouveautés de la génération Wenge (même le nouveau Papa Wemba), imbibées des « mabanga » deviennent boring . Dieu seul sait si on « musique » encore ou on chahute ou on récite ou on s'embrouille tout simplement. Elle n'adoucit plus les mœurs, la nouvelle expression musicale congolaise, elle dérange, distrait, pète et peste les nerfs (déjà pétés). Le RAP, malgré tout le bien qu'on dira, est le prototype de cette musique non-musique moderne. Même si on se cache sous l'etiquette « techno ». Reflet d'une société en crise d'identité ou identité d'une musique de société en crise ? C'est selon…

Il faudra ainsi, quitter son sérieux légendaire et tenter l'aventure dans ce labyrinthe qu'est la musique congolaise moderne. Les mœurs (mêmes politiques) seraient peut-être adoucies.

J'en ai fait dernièrement l'expérience. Sur l'autoroute M 4, menant de Cardiff, capitale du pays des Galles à London. Trois heures de bus… avec les oreilles bouchées par des écouteurs reliés à un petit lecteur CD. Les morceaux me furent bien sélectionnés par Vincent Luthman, cet ami britannique de Londres ayant la plus grande collection de musique congolaise au monde (plus de 16.000 titres – CD, DVD, 33 T, 45 T). N'ayant jamais mis pieds à Kinshasa, mais connaissant l'année, le compositeur des fameux Mwambe, pouvant fredonner Kaful Mayay de Tabu Ley, collectionnant toutes les versions de Africa Mokili Mobimba de Mwamba Dechaud, ayant les premières enregistrement de Marie Louise de Antoine Wendo Nkalossoy, pouvant bien repérer dans sa maison-studio Tangawisi, Bina na ngai na respect, Cadence Mundada, Phénomène et que sais-je encore…

Je lui avais donc de me sélectionner une petite collection de ce que je voudrais titrer « La poésie de la musique congolaise moderne » . Elle est patronnée par Lutumba Simarro dont les titres eux-mêmes sont poésie et poèmes : Mabele, Cœur artificiel, Eau bénite, les versions de Maya , Ebale ya Zaïre , surtout lorsqu'on les écoute interprétée par ce duo inoubliable Pepe Kallé et Carlito… On retrouve dans la lignée Parafifi de Jef Kallé, Ngalula de Docteur Nico, Mongali de Pascal Tabu, Elo de Mbuta Mashakado, Cheri Bondowe, Tangawisi , Vita-Imana de Ferré, Silivi, Dieu voit tout, Henriquet de Koffi, Inspiration de Didier Lacoste, Mi Amor chantée par Wemba et Koffi, Faute ya Visa de Madilu, Fariya de Josky Kiambukuta, Esakola ya mawa de Ndombe Opetum. La liste est longue au risque d'en oublier ou de ne jamais finir. L'exercice a valu son pesant d'or.

Les oreilles bouchées par des écouteurs Hi-Fi, je m'étais perdu dans les nuages et les nuées. Le voyage me paru court. Les instincts et les instants comblant le manque des miens lointain au pays natal. Devant moi, je voyais l'autoroute s'engloutir dans mes pensées comme les étoiles qui, dirigées par la Crois du Sud, s'absorbent par la voie lactée… Quelle bonne musique !... Quelle belle poésie ! Zaba Muntu, zaba valeur… L'exercice valait bien la peine.

Puis, au milieu de ce voyage astral et transcendantal, des chansons interpellatrices. On aurait pu dire des blasphèmes ou des crimes de Lèse Majesté. Deux d'entre elles ont retenu notre attention : « Nakomitunaka » de Kiamwangana lorsqu'il était encore Verckys Vévé l'homme au poumon d'acier et « Colon gentil » de Sam Mangwana. Mais, à tout Seigneur tout honneur, « Ata Ndele » d'Adou Elenga est un chef d'oeuvre de la série…

Si vous avez du temps, essayer de les écouter et de les goûter, si vous vous hasardez à en faire un exercice de traduction et de versification. Nous avons ainsi tenté de nous lancer dans l'exercice avec Colon gentil

Colon gentil de Sam Mangwana…

La chanson se situe entre la satire et le pamphlet, école de Franco Luambo oblige, de qui l'auteur se réclame toujours être l'élève. Mais, dans Colon gentil, Sam essaye aussi de respecter une certaine rime du Lingala, les vers essayant de se suivre, de se superposer, de se croiser en symétrie ou en chiasme.

Sam Mangwana, comme le fit jadis son mentor Franco de Mi Amor, commence sa chanson par des paroles pamphlétaires:

Likambo nini na tongo boy e ,

Naino bato mpongi esili na miso t e

Baningisa ngai lopango

Traduction : Qu'y a-t-il à nous réveiller si tôt ?

Puis la question,

Bino kuna na ngambo boni e ?

Traduction : Quoi de neuf de l'autre cote (du fleuve) ?

La réponse, venant de des voix féminines, fait penser à ces femmes de nos villages à qui la question seraient posées, alors que le matin, bassins et calebasses sur la tête, elles partiraient à la source à la recherche d'eau douce, bonheur inespéré mais toujours recherché. D'où la réponse

Bobele ndenge moko

Traduction : Rien de neuf…

L'auteur tente de ne pas être inspirateur de la réponse. Elle se voit. Elle ne demande ni commentaire, ni polémique. L'auteur devient non pas seulement poète, mais aussi philosophe. Car, il constate l'échec des systèmes qui ne furent pas à la mesure des espoirs suscités et des propagandes de campagnes électorales. Démagogie…C'est le mot juste. On aurait pensé au fameux « nihil novi sub sole » (Rien de neuf sous le soleil – des indépendances), pour évoquer un autre grand prêtre de la littérature africaine, Ahmadou Kourouma dont el roman est un vrai chant de désenchantement. Le colon est un vrai exploitant, dans le sens marxiste du terme, qui ne vise que son profit, usant de plusieurs visages. C'est un autre musicien, celui-ci étant plus prophète que les autres, le reggæ man ivoirien Ticken Jay Fakoly, explique dans une chanson que « le colon » est venu d'abord en explorateur, puis en évangélisateur, puis en colonisateur, puis en coopérant, puis, après la dévaluation du franc CFA, il revient en expert. Le soubassement étant le même : l'exploitation de l'Afrique. Ainsi, chez Sam Mangwana, «ngambo » (de l'autre coté du fleuve) peut signifier pays limitrophes, voisins avec qui on entretiens de bonnes relations, avec qui on partage les mêmes sorts, mais qui peuvent devenir aussi ennemi, pactisant avec les ennemis. Est-ce Kinshasa qui se lorgne avec Brazzaville ? Est-ce le Congo-Kinshasa tant convoité par ses nombreux voisins ? On pourrait le supposer.

Mais, quelle est cette nouvelle qui vaut au muezzin et à l'iman un appel inhabituel à la prière matinale ? Alors qu'on passerait son temps à savourer la grâce matinale ?

Tolembi na kolemba bandek o

Ba colon oy o ,

Africa na biso mok o ,

Bankoko na biso mok o ,

Biloko ya biso mok o ,

Tonyokwama na yango lisusu ? 

Traduction : C'est frustrant... ces colons...Notre Afrique, avec notre passé, nos richesses. Et pourtant nous continuons à ne pas en tirer profit.

Strophe assez proche de cette autre chantée par Noël Ngiama dit Werason dans « Tokufa mpo na ekolo » , cette chanson mobilisatrice contre la guerre d'agression congolaise du temps de Mzee Kabila, lorsqu'il chanta :

«Ata basali mobulu, bakolonga te. Biso kaka na Congo na biso. Bomengo ya biso moko, mpo na nini tokufela ngo ?...»

Traduction : Même s'ils s'aventuraient à nous causer grands torts, ils ne nous vaincrons nullement. Nous resterons attaché à notre Congo. Mais enfin, pourquoi tant souffrir pour nos propres richesses ?

Sam Mangwana, ramasse alors son souffle à la manière d'un véhicule qu'on voudrait démarrer à la trombe... Il est chaque fois entrecoupé et relayé dans cette invitatoire par un chœur des voix féminines s'apparentant à des personnes essoufflées à se faire avocat d'une cause à l'avance perdue. Mais, ce qu'il décrit, le spectacle sous ses yeux, ressemble à un rêve fantasmagorique :

Bana mboka

Bolongwa na mpongi

Ntongo ekotana,

Tongo etani

Mokili etondi makambo

Ebale epeli moto

Bambisi babimi na mokili

Ba ngando bakomi gentil

Mokili ekomi ndenge...

Traduction : Chers compatriotes, réveillez-vous, le jour se pointe à l'horizon, je suis témoin d'un spectacle incroyable, le fleuve est en feu, les poissons désertent les eaux pour se réfugier sur la terre ferme, même les crocodiles, réputées ennemis de la gente humaine, sont devenus gentilles.

« Ba Ngando babimi na mokili... », On se situerait devant l'univers kafkaïen ou celui de Chinua Achebe avec son « Things fall apart » , Le monde qui s‘effondre... Où l'on rechercherait en vain (tant mieux ou tant pis ?), son centre de gravité. D'où viendrait alors le salut et le souffle nouveau ? L'auteur jette sa dévolue en la justice internationale…

Bana ya Africa

Droit de l'homme

Ezali ya moto nyonso

Droit de l'homme...

Mokili etondi makambo

Ebale epeli moto

Bambisi babimi na mokili

Ba ngando bakomi gentil

Mokili mbanga ya ntaba...

Traduction : (Peuple africains, les droits de l'homme sont opposables à tous… Les choses ne sont pas aussi simples)

Le constat de Sam est aussi décevant, car au sujet de ces droits de l'homme, il conclue qu'ils sont changeants et s'appliquent selon la logique diplomatique de deux poids, deux mesures (Mokili Mbanga ya ntaba) . Mais alors, que devient la nouvelle politique internationale, le fameux nouvel ordre (titre d'un album de Kester Emeneya) du « nouveau colon » ? La description ne demande même plus de commentaires. Les mots et les concepts en disent assez…

Ba colons bandimi dépenses,

Bakomi kopesa mbongo mpo na democratie

Likambo ya kokamwa bandeko

Complot basala mpo na Africa ekoti mai

Mosolo molimwa na ba banques

Mokomi na ba sanduku

Opération Nord-sud enyokoli biso

Ba systèmes économiques nyonso

Elumbi nsolo

Mpasi ekoti tiers-monde

Bana Africa bakufi na nzala

Traduction : Fatigués d'exploiter l'Afrique à découvert, les colons ont changé de méthode d'exploitation. Ils commencent à financer les démocraties. C'est la fin du vaste complot contre l'Afrique. Les font ont quittés les banques pour les cachettes privées. C'est l'opération Nord-Sud qui est la cause de nos misères. D'ailleurs, tous les systèmes économiques sont devenus caduques et sentent la corruption. C'est le début d'une ère de misère de grande pénurie pour l'Afrique.

Quelles sont les out put de ce nouveau système dans les économies africaines et quelles en sont les retombées dans la vie sociale des citoyens ?

Mwana ya Africa

Akoma mongambo ya bapaya

Totuna ntina bandeko

Balobi c'est le système

Traduction : L'africain est devenu esclave dans la nouvelle terre d'asile. Il semble que c'est le système impossible à déboulonner et à comprendre.

On se rapprocherait de “Babylone system is the Vampire…” chanté par Bob Marley dans Survival, car, la question pousse à la révolte (remarquer la rime)

Zando wapi bomona mosombi

Atiya ntalo na biloko ya moteki

Traduction : Dans quel système commercial avez-vous vu l'acheteur fixer lui-même le prix de la marchandise à acheter ?

Le constat est clair comme l'eau de roche

Ba colon bino tapale...

Traduction : Les colons sont des messieurs sans cœur.

Car,

Peuple alela nzala,

Banoko batindi mandoki

Peuple alela ngugi,

Ba colon batindi masanga

Olinga olinga te,

Bandeko

Okolinga kaka

Otuna ntina

Oluki liwa

Traduction : A toute demande des vivres, le colons approvisionne le tiers-monde en armes ; lorsque sévissent les moustiques, le colons supplée en boissons alcoolisées. Nous n'avons plus qu'un seul droit et devoir : tout avaler sans récrimination, sinon, on est exposé à la sentence capitale.

A l'année où l'on commémore l'assassinat de Ken Saro Wiwa pendu pour la cause du peuple Ogoni, réclamant les retombées de la manne pétrolière sur son peuple, cette strophe ne rate pas son coup. Mais, comment comprendre cette situation, l'Afrique vit-elle le néo-colonialisme ou le post-colonialisme ?

Colon akenda, Africa Lipanda,

Lipanda tozwaka mpo ya babani bandeko

Yawe Mokonzi biso bana ba yo e,

Mpasi eleki e,

Africa...

Mokili etondi makambo

Ebale epeli moto

Bambisi babimi na mokili

Ba ngando bakomi gentil

Mokili ekomi ndenge…

Traduction : Le colon est certes parti depuis belle lurette, mais à quoi ont servi nos indépendances ? Seul Dieu peut être notre avocat ? Nous sommes à bout de force.

Conclusion

A l'heure d'alter mondialisation et anti-mondialisation, « Colon gentil » de Sam Mangwana, comme jadis « Mokili ekobaluka » d'Adou Elenga, aurait pu faire la bonne affaire dans les campagnes d'anti et alter mondialisation. Hélas, la promotion littéraire de notre musique est loin de faire partie des préoccupations de nos collègues chroniqueurs de musique. Quant à nous, on est peut-être trop philosophe pour pouvoir lire plus loin que les lignes. Ingrate fonction sociale… Et pourtant, les lendemains de notre musique pourraient passer par ce petit pont en lianes…

Norbert X MBU-MPUTU, United Kingdom

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