Publié le : 18/07/2020

Le président Félix Tshisekedi a opéré vendredi 17 juillet un vaste chambardement au sein de l’armée, sans toutefois toucher le chef d’état-major général, Célestin Mbala. Il avait été nommé par son prédécesseur Joseph Kabila en 2018. Tour d'horizon des nominés.

Avec notre correspondant à Kinshasa, Pascal Mulegwa

Unique surprise, le général d’armée Gabriel Amisi a été placé à la tête de l’Inspection générale de l’armée. Un poste important de contrôle qui était occupé par John Numbi.

Réputé « très poche » de l’ancien président, John Numbi était suspecté de l’assassinat du défenseur des droits de l’homme, Floribert Chebeya, mais aussi d’avoir joué un rôle dans les violences au Kasaï et au Katanga. Il perd son poste d’Inspecteur général des armées au profit d’un autre officier considéré comme « rouge » pour l’ONU, l’UE et les États-Unis : le général Gabriel Amisi, dit « Tango Four », gagne en grade mais se voit écarté de la gestion des opérations militaires. C’est aussi le cas du général Charles Akili, dit « Mundos », lui aussi sous sanctions, qui devient son adjoint à l’Inspection générale.

En revanche, le général Fall Sikabwe Asinda qui était soupçonné de graves violations des droits de l’homme et de détournements de prime des militaires est promu et nommé chef d’état-major de l’armée de terre. Félix Tshisekedi n’a pas touché au chef d’état-major, Célestin Mbala. Il lui adjoint le général Jean-Claude Yav, un des officiers promus sous l’ère Kabila.

Le départ de ce dernier sera comblé par le général Frank Ntumba, un officier des renseignements. C’est lui, le nouveau chef de la maison militaire du chef de l’État. Pas de surprise aux renseignements militaires : après la mort du général Delphin Kahimbi, c’est Michel Mandiangu qui est nommé, il a fait toute sa carrière dans les renseignements militaires.

2h de nomination

Pour ce qui est des zones de défense, deux nominations sont à noter : le général Philémon Yav, surnommé « le Tigre » dans l’entourage de l’ancien président, quitte le Katanga où des répressions sanglantes avaient été opérées, notamment contre des partisans du chef de guerre Gédéon. Il est réaffecté dans le Kivu et le Nord-Est pour diriger la troisième zone de défense. Cette zone sombre dans la violence des groupes armés depuis plus de vingt ans. Philemon Yav y posera encore ses valises, une région que lui-même s'est toujours vanté de « mieux » connaitre. Il y avait été épinglé dans un rapport du groupe d’experts de l’ONU qui le soupçonne d’avoir remis des armes aux rebelles rwandais (FDLR) en 2007.

Dans la deuxième zone de défense qui comprend les provinces issues de l’éclatement depuis 2015 des provinces de la région du Kasaï et du Katanga, Philemon Yav, est remplacé par un officier longtemps écarté pour des violations commises au Sud-Kivu, le général Pacifique Masunzu.

Cette salve de nominations – au sein de l’armée - dont la lecture à la télévision publique (RTNC) a pris plus de deux heures à la porte-parole adjointe du président, concerne également les « régions militaires », les grandes unités, les bases militaires, les écoles et autres services militaires jusqu’au ministère de la Défense où un nouveau secrétaire général a été désigné.

« Une très bonne nouvelle »

Joint par RFI, Rostin Manketa, directeur exécutif de l’organisation la Voix des sans voix, réagit au fait que le général John Numbi soit démis de ses fonctions.

"Le fait que le général soit démis de ses fonctions est une très bonne nouvelle pour la Voix des sans voix parce que c’est une chose que nous avons demandée depuis de nombreuses années et là, nous sommes très satisfaits […] mais il faut souligner que tous les défenseurs des droits humains attendent à ce que justice soit rendue à Floribert Chebeya et Fidele Bazana. C’est un pas important mais cela ne suffit pas parce que le plus important aussi c’est qu’il soit présenté devant la justice pour qu’il réponde de ses actes."

Rostin Manketa, directeur exécutif de l’organisation la Voix des sans voix.

Charlotte Cosset

©Radio France Internationale

RDC : le général Gabriel Amisi nommé inspecteur général des FARDC

18 juillet 2020

Le général Amisi Kumba dit Tango Four est nommé inspecteur général des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), par le chef de l’État Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo. L’ordonnance portant cette nomination  a été rendue publique ce 17 juillet 2020 sur les antennes de la RTNC.
Gabriel Amisi remplace à ce poste, le général John Numbi. Et en sa qualité du nouvel inspecteur général des Forces armées, il aura pour mission d’assurer le contrôle de l’application de la loi ; des directives et des instructions relatives au fonctionnement des forces armées.

Il a aussi pour mission de contrôler la gestion rationnelle des ressources humaines et matérielles mises à la disposition des différentes forces; de contrôler et d’exécuter les dotations budgétaires allouées aux forces armées ; de contrôler l’adéquation et la fiabilité du matériel et d’équipements; d’évaluer les performances et les capacités opérationnelles des unités.

Qui est Amisi Kumba ?

Le général de division Gabriel Amisi Kumba (Tango Four) était chef d’état-major des Forces terrestres, de l’armée de la République démocratique du Congo. Amisi était un ancien officier des Forces armées zaïroises (FAZ) qui a été recruté dans l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) en 1996.

Pendant la seconde Guerre du Congo, Amisi était chef d’état-major adjoint chargé de la logistique du Rassemblement pour la démocratie congolaise (RCD-G).

Cette position était à l’origine de son surnom, car T-4 était l’abréviation de sa position. Il a été impliqué par Human Rights Watch dans l’exécution du soldat Joe Lona Bifuko et dans la torture de prisonniers de l’ANC centre de détention des renseignements militaires à Goma en 2001.

Il est devenu célèbre pour la répression d’une mutinerie à Kisangani en mai 2002. Après le massacre de Kisangani, il a commandé une brigade de l’ANC basée à Mbuji-Mayi. En septembre 2002, il aurait participé aux exécutions de 82 civils et combattants Mayi-Mayi à Kindu dans une opération militaire avec les Forces de défense rwandaises.

Le 22 novembre 2012, Amisi a été suspendu de ses fonctions dans les Forces terrestres par le président Joseph Kabila en raison de son rôle présumé dans les ventes d’armes à des groupes rebelles dans l’est du pays, ce qui pourrait avoir impliqué le groupe rebelle M23.

Des sanctions annoncées par les États-Unis le 28 septembre 2016 parce que des unités placées sous son commandement “se seraient livrées à une répression violente des manifestations politiques”, notamment des manifestations de janvier 2015 au cours desquelles au moins 42 personnes sont décédées, et ont interdit aux citoyens américains de conclure des transactions financières avec lui.

Ces mesures étaient considérées comme un avertissement au président Joseph Kabila de respecter la Constitution du pays. Les autorités congolaises ont abandonné toutes les poursuites contre lui en juillet 2014.

Avant cette nomination, Amisi était commandant de la première zone de défense, qui couvre la capitale, Kinshasa, ainsi que d’autres provinces occidentales.

Harris KASONGO

© Zoom Eco

Mise à l’écart de Numbi: la VSV attend maintenant qu’il soit traduit en justice

La Voix de sans voix (VSV) pour les doits de l’homme se réjouit de la mise à l’écart de John Numbi Banza Tambo qui n’est plus Inspecteur général des FARDC. L’organisation estime cependant que cette décision n’est pas suffisante. Elle attend ce qu’elle appelle « signal fort de lutte contre l'impunité des crimes contre les défenseurs des droits de l'homme ». Elle appelle à la mise à la disposition de Numbi de la justice.

ACTUALITE.CD a reçu pour vous Rostin Manketa, directeur exécutif de la VSV. Il revient sur les principales demandes de son organisation.

© ACTUALITE.CD 

Congo replaces sanctioned army chief with deputy also sanctioned for rights abuses

JULY 17, 2020 

KINSHASA (Reuters) - Democratic Republic of Congo President Felix Tshisekedi has appointed a new head of the army to replace General John Numbi, state television said on Friday.

Both Numbi and his designated successor, General Gabriel Amisi Kumba, are under U.S. and European Union sanctions for repression and abuses directed against opposition figures and protesters under former president Joseph Kabila.

Tshisekedi’s office did not give a reason for the reshuffle.

The last month has seen rising tensions in the ruling coalition between supporters of Tshisekedi and those of Kabila, who maintains extensive power through his parliamentary majority, control of most cabinet ministries, and influence in the army.

Until now, Kumba was Numbi’s number two and head of territorial operations of the Congolese Armed Forces. Both were promoted to their posts by Kabila in mid-2018.

The U.S. Assistant Secretary of State for Africa, Tibor Nagy, said: “We welcome that U.S.-sanctioned General John Numbi is no longer in his post. The United States supports President Tshisekedi’s commitment to improving human rights and professionalising the Congolese armed forces.”

In the post on Twitter, Nagy did not comment on the choice of Kumba as Numbi’s successor.

Tshisekedi also nominated three new members to the constitutional court, according to state television.

He has been struggling to prove he has the political strength to follow through on election promises to modernise the country and stamp out corruption since coming to power in 2019.

Reporting by Stanis Bujakera; Writing by Alessandra Prentice; Editing by Mark Heinrich and Rosalba O'Brien

© Reuters

Les coulisses du remaniement dans l’armée congolaise

RDC: Félix Tshisekedi remanie l'armée dans ses grandes largeurs

Les coulisses du remaniement dans l’armée congolaise

Les nouvelles nominations dans les FARDC sont loin de faire consensus. Une première liste avait été validée avec le conseiller François Beya et le chef d’état-major général Célestin Mbala, avant d’être remanie par Felix Tshisekedi. Un « casting rate » qui divise au sein de l’armée selon certains officiers.

A chaque remaniement dans l’armée congolaise, il y a des gagnants et des perdants. C’est la règle. Mais les nouvelles nominations opérées par le président Félix Tshisekedi le 17 juillet interrogent un grand nombre d’officiers et font surtout beaucoup de déçus. Et pour cause. Les noms des officiers lus en direct sur les ondes de la télévision nationale ne sont pas issus de la liste élaborée par Félix Tshisekedi avec son conseiller spécial en matière de sécurité, François Beya et le chef d’état-major général des armées, Célestin Mbala. Une seconde mouture de ce vaste remaniement a été rediscutée et finalisée autour de Félix Tshisekedi, avec le général Franck Ntumba et des membres de l’UDPS. A la suite de cette réunion, Franck Ntumba sera d’ailleurs nommé à la tête de la « maison militaire », où il remplace Jean-Claude Yav. Un poste stratégique qui à l’oreille du président Tshisekedi.

Mandiangu débarqué, Amisi au placard

Dans la première mouture discutée avec François Beya et le général Célestin Mbala, le patron des renseignements militaires, Michel Mandiangu, ne devait pas être reconduit. Et surtout, Gabriel Amisi, alias Tango Four, devait être nommé à la Chancellerie, un poste moins opérationnel que l’inspection générale dont il prend finalement la tête. « La chancellerie était clairement une voie de garage pour Amisi, mais c’est raté » nous confirme une source sécuritaire.

Selon nos informations, c’est Jean-Claude Yav qui devait devenir inspecteur général des armées à la place de Tango Four. Il a finalement été nommé chef d’état-major adjoint en charge des opérations et renseignements. Pour certains militaires, l’arrivée de Franck Ntumba à la « maison militaire » et le changement de cap de Félix Tshisekedi dans les nouvelles nominations visent à marginaliser François Beya, toujours suspecté de défendre les intérêts de Joseph Kabila, malgré son étiquette kasaïenne.

« Ecarter Numbi est une erreur. »

Quant à la décision d’écarter le sulfureux général John Numbi, elle avait été prise dès la première réunion avec François Beya et Célestin Mbala. Mais certains avaient suggéré à Félix Tshisekedi de lui conserver un poste de conseiller. Ce qui n’a pas été fait. « Ecarter John Numbi sans s’assurer d’avoir la capacité de le neutraliser est une erreur » nous confie une source sécuritaire. Un choix d’autant plus étonnant que John Numbi « avait joué le jeu » après l’arrivée de Félix Tshisekedi à la présidence, notamment en intervenant pour calmer les ardeurs du milicien Gédéon Kyungu.

« Félix Tshisekedi fait un mauvais calcul » entend-t-on au sein des FARDC. « En marginalisant John Numbi, le président le ramène de nouveau dans les bras de Joseph Kabila ». D’autant que si John Numbi n’a plus de poste officiel au sein de l’armée il garde de nombreux relais au sein des FARDC, comme Philémon Yav ou Jean-Claude Yav, tous deux proches de l’ancien chef de la police congolaise. Sans oublié qu’avec Numbi, c’est Joseph Kabila qui reste influent.

Numbi : « Je ne suis pas un agneau. »

Quelques jours après être laissé sans affectation, la riposte du général John Numbi n’a pas tardé. Depuis son fief Katangais, il a reçu le soutien de nombreux notables de la riche province minière devant micros et caméras. « Au Katanga, j’ai arrêté beaucoup de désordres qui pouvaient arriver. Je me suis engagé à stopper même la criminalité, et le président Félix le sait » s’est justifié John Numbi avant de se montrer plus menaçant : « Je ne suis pas un agneau ! ». En connexion avec toutes les rébellions de la région, John Numbi possède clairement une forte capacité de nuisance. Reste à savoir si il en usera.

Amisi et Mundos restent « au cœur de l’armée. »  

Au sein des FARDC, beaucoup se disent déçus par ces nominations. « Un casting raté ». « Félix Tshisekedi est perdant, nous confie une source sécuritaire. Tout le monde s’attendait à des nominations plus justes, fondées sur les compétences. En fin de compte, ce remaniement divise l’armée ». Quant aux nouveaux rôles de Gabriel Amisi à la tête de l’inspection générale et de Muhindo Akili Mundos, son second, tous les deux sous sanctions internationales, des officiers réfutent leurs rôles « moins opérationnels ».

L’inspection générale constitue le coeur de l’armée congolaise, « la tour de contrôle ». « C’est le gendarme de l’armée, qui enquête, sanctionne, mais aussi attribue et dispatche les effectifs ». Ceux qui pensaient que ces deux généraux, accusés de nombreuses violations des droits de l’homme et de corruption, étaient rangés dans un placard, loin du terrain, en seront donc pour leur grade.

Christophe RIGAUD – © Afrikarabia

Journaliste, directeur du site Afrikarabia consacré à l'actualité en République démocratique du Congo (RDC) et en Afrique centrale.

22 Juil 2020