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NOTES DE LECTURE


CE CONGO TOUJOURS OUBLIE : UNE LECTURE DE “IL PLEUT DES MAINS SUR LE CONGO” DE MARC WILTZ.

https://yt3.ggpht.com/-wG8LAClIC6c/AAAAAAAAAAI/AAAAAAAAAAA/30e-VAfXePc/s900-c-k-no/photo.jpgNORBERT X.
Newport (Pays de Galles, Royaume-Uni),
1 janvier 2016.

Le Congo est encore d’actualité avec un nouveau livre qui vient de tomber sur nos rayons : « Il pleut des mains sur le Congo » (Paris, Editions Magellan et Cie, Collection Je est ailleurs, 2005). Il est écrit par Marc Wiltz. Dès les premières lignes, l’auteur plonge le lecteur dans des interrogations navrantes : « Pourquoi tous ces morts au beau milieu de l’Afrique coloniale ? Pourquoi cet oubli incompréhensible ? Ce silence, que rien ou si peu ne vient troubler ? Les faits, pourtant historiques, se sont déroulés au vu et au su de tous, décidés en plein cœur de l’Europe consciente, documentée, active. Tout a été écrit, lu, dénoncé, prouvé, argumenté. A aucun moment, il n’a a été possible de l’ignorer, même par courtoisie. » (p. 11) Ces « mort » sont des « morts du Congo, victimes de Léopold II roi des Belges ».

Paradoxe. Il n’est toujours pas facile de raconter et de rappeler l’histoire. Car, devant elle, les contemporains peuvent se sentir soit honorés, soit honteux, lorsque connectés à certains faits, à certains personnages, ayant laissés des empreintes bonnes ou mauvaises à l’histoire. Léopold II, le deuxième Roi des Belges, est de ceux-là dont le rappel historique est toujours bariolé des sentiments opposés. Il faudra peut-être commencer par les derniers faits en date. Pour marquer les 150 ans de son accession au trône, la commune de Bruxelles souhaitait organiser une commémoration suivie d’une conférence sur la marque positive laissée par ce roi dit bâtisseur dans la ville, selon les mots des organisateurs. Mais, c’était sans compter avec toute la tôlée soulevée non pas seulement par les Congolais, vexés, mais aussi par les associations et intellectuels anti-esclavagistes et anticolonialistes, plus virulents que jamais. Une telle commémoration remettait sur la place publique le vieux débat sur les bienfaits de la colonisation. Car, de l’avis de tous, historiquement parlant, il n’est pas possible de dissocier cet héritage bruxellois de Léopold II avec son entreprise inhumaine et génocidaire au Congo dont les images les plus en vues sont ces mains coupées photographiées par une missionnaire anglaise à la fin du 19eme siècle. Bruxelles fut construit avec l’argent du sang des Congolais. Ces faits historiques sont rappelés par des historiens de renom dont les Congolais Isidore Ndaywel è Nziem Ndaywel et Elikya M’Bokolo et le Burkinabé feu Joseph Ki-Zerbo. Pour ne citer que ceux-ci.

Incroyable. Mais, voilà qu’après annulation de cette commémoration, notamment à cause de nombreuses voies et des manifestations opposées, il existe et continue à avoir des voix, et non pas les moindres, qui continuent à denier le caractère génocidaire de l’entreprise léopoldienne dans ce qui fut sa propriété privée, le Congo actuel, son Etat Indépendant du Congo, dont les archives furent brulées par le roi lui-même avant sa mort. Ayant cédé (le mot est bien choisi) son Congo à la Belgique, il ne souhaitait nullement que l’on sache ce qu’il y avait fait. Tout est dit dans ces phrases du roi mourant lui-même. Car, depuis et jusqu’aux derniers guerres d’invasion et d’agression recentres des voisins rwando-ougando-burundais, avec les mercenaires de tout bord, un seul mot plane sur ce Congo-là : le grand silence. Les méthodes et les résultats sont identiques : amputations, tueries, femmes violes, recrutement et envoie des mercenaires et surtout des millions des morts et un enrichissement des auteurs, au vu et au su de l’opinion.

Marc Wiltz. C’est pour aider l’opinion à éviter de tomber dans une telle amnésie collective qui, il faudra le dire, pour le cas du Congo, bénéficie surtout du silence de tous les pouvoirs postcoloniaux aux couleurs léopoldiennes elles-mêmes (à l’opposé du voisin rwandais qui vend bien son génocide), que Marc Wiltz a décidé de raconter encore une fois cette histoire-là de ce Congo-là de Léopold II. Cet ouvrage  est né surtout de cette frustration, de cette colère, de cet étonnement devant ce contraste devant les récits décrivant dans le moindre détail les faits passés au Congo de Léopold II par ses agents zélés et mercenaires recrutés et armés et le fait que le roi ne pouvait pas ne pas les savoir. Le livre nouveau peut être considéré comme une vraie réponse a un article comme celui d’Aymeric de Lamotte, Conseiller communal à Woluwe-St-Pierre et avocat : « Non, Léopold II n’est pas un génocidaire! » (La Libre.be, du le mardi 22 décembre 2015). La réponse de Marc Wiltz est claire : « Alors dix millions, pourquoi pas ? Les derniers chiffres avances sont inférieurs. Admettons. Divisons même par deux ou par dix ces données aléatoires : le résultat reste démesuré, la cruauté des méthodes employés par l’administration de l’ « Etat Indépendant du Congo » est indigne » (p. 15).  Alors, « quel que soit le chiffre réel que l’histoire finira par figer dans ses livres, il s’agit bien d’un génocide, d’un démocide, d’un ethnocide, d’un multi-ethnocide exerce à l’encontre de quatre cents peuples différents, rassemblés sur les cours du fleuve Congo. C’est la destruction à grande échelle de populations innocentes, en dehors de toute guerre, et c’est le premier « génocide » européen avéré. Le terme le plus approprié pour qualifier ces actes importe peu, même si d’aucuns réfutent l’emploi de ce mot-là, expliquant qu’il n’est jamais justifié dans cette situation » (p. 17).

Le Congo, toujours actuel. Pour comprendre la quintessence de ces propos et de ce livre, il faudra toujours les rapprocher des derniers drames encore continuant des guerres d’agression congolaises qui attendent encore d’être racontées et d’avoir un vrai second Nuremberg, guerres qui continuent jusqu’à ces jours, cette fois-ci, sous le nez et la barbe de 20.000 casques bleus de l’ONU qui y sont depuis une dizaine d’années, dieu seul sait pourquoi.
Pour actualiser ce drame et cette tragédie, notre auteur, dans un style très journalistique qui fait avaler les 200 pages en format de poche en un trait,  n’a alors trouvé bon que d’actualiser tous ces érudits, toutes ces personnes qui auraient pu être et devenir des héros au Congo (malgré mes propres études universitaires au Congo, je n’avais appris d’eux qu’une foi en Occident), pour avoir dénoncé, documenté, raconté, rapporté, par des rapports officiels, des fictions, des pamphlets, des recherches et des témoignages ces massacres, ses tueries et ses violences « au cœur des ténèbres », certains ayant visités ce Congo-là d’alors, d’autres n’y ayant jamais mis pieds : le Révérend pasteur Noire-Américain George Washington, l’Irlandais Roger Casement, le Britannique d’origine polonaise Joseph Conrad, le Britannique Edmund Morel, l’Américain Mark Twain, le Franco-Italien Savorgnan de Brazza, le Britannique Arthur Conan Doyle,  le Belge Jules Marchal et certes l’Américain Adam Hochschild. Tous ont ceci de commun : ils ont dénoncé les crimes de Léopold II au Congo. Crimes de Léopold II au Congo ? A l’heure où les chefs sont trainés devant la Cour Pénale Internationale pour les crimes de leurs ouailles et qu’ils existent des justices à compétences universelles, les mots valent ce qu’ils valent.

Congo Business. Mais, pour un tel éventail de ces héros conteurs et amis du Congo, l’auteur introduit le lecteur par la porte d’entrée au « Congo Business » : Henry Morton Stanley, l’increvable journaliste et explorateur Américano-Britannique d’origine galloise, le monsieur « Docteur Livingstone, I presume ? ». Et aussi par Berlin 1885 où, avec ce fameux partage de l’Afrique, les grands de ce monde offrirent à Léopold II le Congo avant que ce dernier le cède aussi à sa Belgique, juste avant sa mort, une Belgique qui inaugura sa « Pax Belgica » ; Berlin où le seul « Africain » présent fut Henry Morton Stanley, l’homme ayant parcouru le fameux « Danube de l’Afrique », comme le Congo était qualifié par l’hôte du partage de ce gâteau : le chancelier Allemand Otto von Bismarck.

Table des matières. Si à la suite de son voyage au Congo en 1889, George Washington Williams, effaré par ce qu’il a constaté, publia dès son retour en 1890 une « Lettre ouverte à Son Altesse Sérénissime Léopold II. Roi des Belges et souverain de l’Etat Indépendant du Congo » avec douze points poignants expliquant, dénonçant, documentant les atrocités du Congo, avec une conclusion « tous les crimes perpétrés au Congo ont été commis au nom du roi. Tromperie, fraude, vol, incendie, assassinat, mutilation et razzia » pour lesquels Léopold II devra un jour répondre à la barre d’un tribunal, l’Irlandais Roger Casement, nommé consul de Grande-Bretagne au Congo pour enquêter sur ces faits reportés alors par la presse britannique, malgré sa pendaison le 3 aout 1916, publia un rapport documenté qui vint confirmer ces allégations : des actes inhumaines et atroces obéissant « aux ordres » des supérieurs des agents sur terrain au Congo. D’où, pour lier la parole à l’acte, il contribua et soutenu la Congo Reform Association du journaliste Britannique Edmund Dene Morel. Ce dernier, alors employé d’une compagnie maritime de Liverpool à Anvers, ayant un contrat avec le Roi Léopold II pour transporter des marchandises et personnels allant et venant du Congo, remarqua que le boom mondial du caoutchouc, lancé par les pneus gonflables inventés par l’Ecossais John Boyd Dunlop, était une manne pour Léopold II qui commença à tirer grand profit de « son » Congo, mais un vrai porte-malheur pour les Congolais, car « pour maintenir les flux de cette manne terrestre, les augmenter même, le roi met le pays en coupe réglée et transmet ses instructions pour que chacun redouble d’activité, jusqu’à la prise d’otage, jusqu’au meurtre, jusqu’au massacre de masse, pour que tout aille toujours plus vite » (p. 109), avec aussi un « Manuel du voyageur et du résident au Congo, en cinq volumes » dans lequel est explicitement mentionnée la meilleure façon de procéder à des prises d’otages pour obtenir plus facilement ce que l’on souhaite des indigènes Congolais. Il fonda non pas seulement sa « Congo Reform Association », mais aussi son journal « The Western Mail » pour dénoncer ces abus, a partir surtout des témoignages des voyageurs au Congo dont des missionnaires, avant de publier son ouvrage « Red Rubber » (le caoutchouc rouge), en 1906.

Autre voix, celle d’un Joseph Conrad, ayant voyagé au Congo dont le roman « Au cœur des ténèbres » actuellement célèbre par le film « Apocalypse now » décrit son voyage au Congo et se termine par la description de la cruauté des agents de Léopold II stigmatisé par le personnage de « Mr Kurtz » dont les dernières paroles sont « horreur ! horreur ! horreur » et qui a le mérite d’avoir jonché sa haie des sticks de bois surmontés des têtes des Congolais assassinés.

Puisqu’il fallait agir et user du langage qui pouvait mouvoir les consciences occidentales, quoi de plus aptes pour des écrivains de talent de joindre la chose ? L’Américain Mark Twain s’illustra par son « Le Soliloque du roi Léopold » (1905) et le célèbre auteur Britannique des Sherlock Holmes, Arthur Conan Doyle, publia en 1909, son ouvrage « Le Crime du Congo ». Ce furent de vrais réquisitoires contre Léopold II.

Deux voyageurs dans le coin viennent finaliser ce répertoire des « voix » pour le Congo : Savorgnan de Brazza, qui, de son Brazzaville actuelle a tout appris, mais surtout le Belge Jules Marchal, diplomate, qui consacra sa vie « à reconstituer l’histoire du Congo », expliquant que Congolais vivant sur  les terres de Léopold II étaient devenus « des esclaves, au premier sens du terme, de par la législation de l’Etat Indépendant du Congo » (p. 166). Fouillant dans les archives notamment du parlement Belge, Marchal, révèle que le Roi et la Belgique le savait, que l’entreprise léopoldienne ne fut pas « une civilisation » au cœur de l’Afrique car ni écoles encore moins d’hôpitaux ne furent construits ; et surtout il confirme que les bras des Congolais, comme le dénoncèrent Casement et Morel, étaient une réalité. « Le premier à avoir pratiqué ces utilisations serait ce Léon Fievez, en 1894 » (p. 171).
Et, pour terminer, à tout seigneur tout honneur, l’ouvrage de l’Américain Adam Hochschild « Les Fantômes du roi Léopold II » (1998), ouvrage écrit après que l’auteur, comme Marc Wiltz, fut surpris de ce silence sacré, est une reconstitution de la terreur coloniale dans l’Etat du Congo de 1884-1908.

Conclusion (provisoire). Contribution à l’histoire du Congo et de la Belgique, histoire dont nombreux restent encore ignorant, histoire silencieuse, l’auteur plaide pour un autre Congo, le Congo de Patrice Lumumba qui fut l’un des premiers à rappeler dans son fameux discours du 30 juin ces méfaits de la colonisation de Léopold II : « Léopold a été celui qui le premier a violemment inscrit le Congo dans le cercle infernal de la mondialisation. La chaine de violence qui a  suivi ses méfaits est toujours en vigueur. La chose à entreprendre qui ne soit pas de l’ordre du constat attriste ou de la réparation symbolique serait de donner la possibilité au Congo de tenir un rôle influent dans le concert des nations et de l’aider à sortir de l’état guerrier endémique dans lequel le pays reste englue, victime de toutes les convoitises » (p. 189).

Et après. Mais, est-ce possible de rêver un tel nouveau Congo sans avoir, à l’inverse de Léopold II, un autre « God Father » pour le Congo ? C’est peut-être celui qu’il faudra chercher ; un autre leader, Congolais ou étranger, qui viendrait « de-léopoldiser » le Congo, non pas seulement éviter au Congo de penser toujours être vu sous l’angle d’un seul homme-fort, d’un Congo du « Otes-toi que je m’y mettes », mais le drainer dans une vraie république bien gérée ; un Congo dans une nouvelle approche « win-win-win » où, selon les mots du Cardinal Laurent Monsengwo, il y a à boire et à manger pour tous dans ce Congo-là ; où l’on éviterait la « répétition de l’histoire » ; où le cuivre, l’uranium, le Coltan, l’or, l’eau, les barrages, comme hier l’ivoire et la caoutchouc ne seraient plus les causes de déchirement, mais une chance pour ses populations.

Est-ce que cette voix supplémentaire de cet ouvrage de Marc Wiltz serait-elle entendue notamment par les Congolais qui, depuis une décennie, semblent se relever de ce silence de toujours ? Surtout les Congolais de la diaspora !

« Ata ndele » (Tôt ou tard). On espère ainsi que ce nouveau ouvrage sera une voix de plus pour que, plus jamais, il n’y ait des négationnistes du génocide Congolais de Léopold II dont la statue équestre, souvent vandalisée, est sur la place du trône à Bruxelles et que la même jadis à Kinshasa, fait des aller et retour entre la destruction définitive et des autorités souvent, pour faire les yeux doux à une certaine Belgique, tentent de l’ériger de nouveau.
Il y a encore un travail inachevé : faire parler les récits de l’oralité congolaise qui, surement, est pleine de ces histoires noires du roi et de ses agents. Comme je le remarquai et publiai dans mon propre ouvrage : « Cent ans d’évangélisation du Mai-Ndombe (Diocèse d’Inongo) par les Peres de Scheut » (1988).

Ainsi, on ferrait justice a cette sagesse africaine voulant que « tant que les Lions n’auront jamais leurs propres historiens, l’histoire de la chasse sera toujours à l’avantage du chasseur », par fidélité aussi au vœu de Patrice Lumumba dans sa dernière lettre à son épouse Pauline, sentant sa mort approcher : « L’histoire dira un jour son mot (…). L’Afrique écrira sa propre histoire ». Hélas, on sait que l’Occident, la Belgique avec, a horreur de soulever le couvercle d’une telle marmite. Car, comme avec la fameuse commission Lumumba et le sempiternel débat sur la traite négrière, ce qu’ils craignent au fait ce sont des probables et possibles « indemnisations » financières à réclamer, ce qui appauvriraient l’Occident et la Belgique. Mais, est-ce pour cette raison qu’il faudrait que la vérité ne soit pas connue et racontée et acceptée ?

Norbert X MBU-MPUTU
Journaliste, écrivain et
chercheur en Anthropologie et Sociologie
University of East London, Royaume-Uni.

 

Le 15 janvier 2016

Congo Vision


 
 
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