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OPINION

Révolution de la modernité en RDC: un concept tronqué ?

Par Marcellin Sole

« La modernité désigne implicitement la conception qu'une société se fait de son avenir, de ce qu'elle y imagine, de ce qu'elle en souhaite, de ce qu'elle y refuse. Ainsi est moderne une nation qui valorise l'entreprenariat et l'innovation. Est moderne ce qui reconnait aux femmes des droits équivalents à ceux de tous les hommes. Et aux enfants d'avoir accès à l'éducation, aux soins de santé comme partout ailleurs. Est moderne tout pays qui dispose d'un Etat efficace, rationnel, capable de lutter contre l'arbitraire, la corruption, la criminalité et de faire régner un Etat de droit » a récemment écrit M. Jacques Attali dans son livre Histoire de la modernité.

En RD Congo, tout est parti du discours du président Kabila à Kingakati le 14/09/2011 : « Militantes et militants de la renaissance du Congo, je vous promets aujourd'hui de faire du Congo un pays émergent et, avec votre concours et l'aide de Dieu, il en sera ainsi. […] Bref, des fondations solides ont été jetées, pour assurer à nos enfants l'avenir dont ils rêvent et qu'ils méritent. A cet égard, mon ambition n'est rien de moins que l'émergence du Congo à l'horizon 2030, comme un pays de référence et à forte croissance, et son accession au statut de puissance mondiale à l'horizon du centenaire de notre indépendance. […] Par rapport aux modes de pensée et d'action ambiantes, notre ambition constitue une véritable révolution. La «Révolution de la Modernité»

Et voilà comment ce concept a été lancé par notre Précieux visionnaire devant une foule de ses partisans, bien alignés, silencieux, calibrés, disponibles, dépendants de son vouloir, juste faits pour sa soupe. Ces courtisans vont promouvoir, populariser cette expression qui a été adjointe à la nouvelle dénomination du ministère du Plan (Ministère du Plan et du suivi de la Révolution de la modernité), lors de la mise en place du gouvernement Matata 1 et depuis, les congolais s'y sont habitués, oubliant peu à peu celle des 5 chantiers en vogue lors de la précédente législature.

De quoi s'agit-il exactement ?

La révolution de la modernité, devenue le slogan porteur du bonheur congolais pour les partisans du régime, est présentée par le président Kabila comme la panacée devant conduire le pays vers son développement durable. Et pour y arriver, des actions ont été initiées notamment la réfection des routes dans certaines grandes villes, la construction des immeubles, le lancement du parc agro-industriel de Bukanga Lonzo… bref, des travaux, certes visibles, mais qui n'ont aucune incidence directe sur la forte majorité de la population. Celle-ci vit sous le seuil de la pauvreté avec de grandes disparités de la production entre zones rurales et urbaines, un chômage élevé, une corruption institutionnalisée, une criminalité en progression, etc… Les partisans de ce vernissage disent qu'il s'agit d'un début et qu'il faudrait donner le temps à leur Leader de peaufiner sa stratégie en vue de placer le pays au niveau des Emergeants. Mais il nous semble difficile de croire en cette forme de prophétie car les prémices sont fausses et/ou tronquées.

En effet, l'expression « Révolution de la modernité » ressemble à un pléonasme qui renvoie maladroitement à l'époque des changements brutaux qui ont émaillé les jeunes démocraties en Afrique après la période des indépendances. Voici ce qu'a écrit notre compatriote Djungu Tambwe à ce sujet :
« L'expression « Révolution de la modernité » quant à elle semble brumeuse. Le mot « révolution » peut être compris de diverses manières. Cependant toutes les définitions de ce mot s'accordent sur quelques points : une révolution est un changement à la suite d'une action (brutale ou violente). Quant au mot modernité, il exprime l'idée qu'une époque se fait d'elle-même dans sa différence avec ce qui la précède. Elle (la modernité) sous-entend donc une idée de changement et de nouveauté. La modernité ne peut être révolutionnée. L'affirmer c'est user d'une tautologie insensée car en elle-même la modernité est déjà une forme de révolution.»

Toute la littérature sur la Modernité présente cette notion comme un concept sans cesse changeant, un enjeu de toutes les grandes batailles politiques et artistiques permettant de comprendre comment, a chaque étape de l'histoire, jusqu'à aujourd'hui, on pensait et préparait l'avenir. Cette Modernité s'identifie, et s'identifiera de plus en plus, à l'occidentalisation grâce à ses valeurs devenues universelles, notamment le droit à l'égalité, à la liberté individuelle. D'autres pourraient, par opportunisme, les remplacer car à chaque fois qu'un groupe arrive au pouvoir, il n'admet comme modernes que les changements qui préparent la société dont il rêve, ceux qui renforcent son pouvoir et l'installe dans la durée. Ainsi au fil de l'histoire, ce terme désigne une époque, une civilisation et une conception de l'avenir, mêlant liberté individuelle, droits de l'homme, rationalisme, positivisme, foi dans le progrès technique et industriel. La modernité étant une conquête, on en cherche le moteur. Pour Auguste Comte, c'est la science ; pour Saint-Simon, l'industrie ; pour Marx, la lutte des classes ; pour Tocqueville, l'égalisation des conditions sociales et la démocratie ; pour Max Weber, la rationalisation. Et pour le président Kabila, il nous est difficile d'appréhender sa quintessence compte tenu de l'absence d'un leadership visionnaire pour le devenir du peuple congolais.

L'écrivain Jacques Attali parle de la Modernité en des termes porteurs d'espoir : « Aujourd'hui, presque partout dans le monde, et malgré ces troubles, être moderne c'est disposer des mêmes moyens que ceux des habitants les plus heureux et les plus libres des pays occidentaux ; c'est-a-dire des moyens matériels nécessaires pour travailler, entreprendre, manger, boire, se soigner, apprendre, se loger, s'instruire, être propre ; et de moyens politiques nécessaires pour se libérer des contraintes politiques, des tabous, des préjuges, des règles ancestrales, qui bloquent encore le développement des femmes, des hommes et des enfants. La modernisation, c'est donc l'acceptation comme projet d'avenir de la raison et ce qui en découle : le progrès technique, l'innovation, la liberté individuelle, les droits de l'homme, le marché et la démocratie.»

La modernité du régime Kabila rime avec des indicateurs insensés

Le peuple congolais est habitué à des discours creux, qui ne correspondent à aucune réalité de la vie qu'il mène depuis des années. Il y a deux semaines, c'est la fameuse troïka stratégique (les ministres des Finances, de l'Economie et du gouverneur de la banque centrale) du gouvernement Matata 2 qui a relevé que tous les principaux indicateurs macroéconomiques affichaient en cette fin d'année 2014 une stabilité soutenue. Cette stabilité se confirme par des tendances positives qui attestent que le taux d'inflation hebdomadaire est à 0,014%. Le taux d'inflation à la fin d'année serait de 1,034 %, contre un objectif de 3,7%. La Banque centrale du Congo (BCC) a annoncé le mardi 30 décembre que l'économie de la RDC a enregistré un taux de croissance de 8,9 % en 2014. Un taux de croissance supérieur à la moyenne africaine estimée à environ 6%.

Au vu de ce tableau flatteur, on croirait que le peuple vit dans du beurre et pourtant la misère a élu domicile dans la majorité des familles congolaises. En réalité, cette croissance économique résulte des performances du secteur minier: elle n'a aucune incidence directe sur le quotidien du Congolais. Rappelons que la croissance d'une économie est avant tout une notion quantitative comprenant l'ensemble des flux commerciaux et financiers générés par cette économie. Elle ignore, de ce fait, l'aspect qualitatif comme le bien-être, la sécurité, les loisirs, le niveau d'éducation, la liberté, les soins de santé, etc… Cette situation est la résultante de la particularité de notre économie qui est celle de rente c.à.d. basée uniquement sur l'exploitation de ressources naturelles et non sur la création de valeur qu'une économie pourrait réaliser. Tous les processus de fabrication, ou de création de valeur, des richesses pour la population ne sont pas applicables à une économie de rente. Par contre, le processus d'industrialisation ne serait-ce que dans une seule filière ou sur un seul produit, suffit à susciter l'amorce d'une économie dynamique. On l'a constaté notamment avec des économies à forte croissance (cas de la RDC) comme au Botswana où le gouvernement a réussi le pari en passant de la simple extraction du diamant à la commercialisation de diamants finis. Choix payant qui a permis aux dirigeants de ce pays d'investir dans l'emploi, la santé et l'éducation de sa population.

Face à ce discours d'autosatisfaction pour le président Kabila et ses affidés, deux autres indicateurs permettent de donner l'image réelle de la RD Congo telle que vécue par sa population :
- L'Indicateur de développement humain (IDH) a pour objectif de répondre aux insuffisances du Produit Intérieur Brut (permettant de calculer le taux de croissance) par habitant comme indicateur du développement d'un pays. Il est calculé sur la base de l'accès à l'éducation, au niveau de vie, de santé et de la longévité de la population. La RD Congo a été classée en 2014 au bas de l'échelle à la 186e position avant le Niger
- L'indice Ibrahim de la gouvernance africaine a classé, pour l'année 2014, la RD Congo à la 47ieme place sur un classement de 52 pays, avec la note de 34.1%. La RDC devrait encore fournir des efforts notamment dans les secteurs de la sécurité, de la gestion des biens publics et de l'Etat de droit.

Le président Kabila s'est illustré dans l'art de l'inaction durant son règne. Les quelques effets Mirages que l'on peut remarquer dans certains quartiers de Kinshasa ne doivent pas être inscrits dans un programme réfléchi de développement du pays car 70% des Congolais vivent en milieux ruraux sans eau, sans courant et sans soins de santé primaire. Décider de ne rien faire tout en donnant l'illusion de l'action, tel est l'art suprême de ce régime basé sur le théorème de la non-décision, également appelé principe de Bartleby : « L'art de la non-décision consiste à se préserver avec assurance, détermination et méthode de toucher a toute reforme inévitable, pour la léguer aussi intacte que possible à son éventuel successeur ». Grâce à des collaborateurs perfides comme Lambert Mende et Kin-Kye Mulumba passés maîtres dans la science de façonner l'opinion, la déformer, la conformer, l'orienter, l'inventer presque, le président Kabila est devenu champion dans cet art de la non-décision. Il se pratique comme la boxe chinoise, le tai-chi-chuan (la boxe contre son propre ombre). Le combat est simulé contre plusieurs adversaires imaginaires, les coups portés dans différentes directions doivent être élégants et parfaitement enchaînés. La satisfaction réside dans l'exécution la plus précise de gestuelle. L'opposition politique congolaise en est le témoin privilégié…

Fort de l'argent et des troupes disciplinées de la Majorité présidentielle, M. Kabila a su manipuler des intellectuels et professeurs d'université selon leurs degrés de servilité en les réduisant en porte-plume, porte-coton, porte-voix, porte-fanion, porte-échiquier, porte-clés se côtoyant comme des sous-fifres dans l'intimité de Kingakati. Le récent exercice a consisté à amadouer les plus faibles, les plus gourmands et les plus déçus, dont le catalogue fut aisé à établir, ensuite de les amalgamer au fameux gouvernement de cohésion nationale afin qu'ils y constituent une magnifique collection de postiches.

« Ce pays est fou !» a récemment lâché un ami, lors de la publication du gouvernement Matata 2, exaspéré par les foucades d'un Caligula congolais, contre toutes les règles et tous les usages, à prolonger son bail de président. Savez-vous comment cet Empereur romain, tyrannique et cruel, termina ses jours ? A vos manuels d'histoire…

Marcellin Sole (solemarcellin@yahoo.com)
Consultant
Bureau d'Etudes et de Développement (BED)

4 janvier 2015

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