TRAVAIL ET DIALOGUE
Page d'accueil
A propos de nous
Correspondance et Retrouvailles
Interviews, Entrevues...
Musique
Forum
Emploi
Notes de lecture
Liens

L'enseignement au Congo : Une Remise en Question

La République Démocratique du Congo est aujourd'hui à la croisée des chemins. Le moment s'avère propice pour nous de proposer quelques changements à opérer dans le domaine de l'enseignement, secteur clef pour le développement et la reconstruction du Congo.

En effet, il n'est pas trop risqué d'affirmer que notre système d'enseignement qui a été conçu depuis les années de l'indépendance et même avant l'indépendance paraît aujourd'hui désaxé, désarticulé, et déphasé. Dans sa nomenclature actuelle, le système éducatif congolais en appelle à un examen conséquent de ses objectifs éducatifs et professionnels, de l'efficacité du processus de l'enseignement, du support didactique et technique qu'il utilise, et de son cadre socio-affectif.

Le dispositif de la loi d'orientation qui réglemente l'enseignement professionnel, technique, normal, et qui fixe le cadre de la formation pédagogique, a vieilli et se trouve aujourd'hui inadapté aux réalités éducatives et sociales.

Il s'avère important que les professionnels de l'enseignement et les décideurs politiques s'accordent sur les principes d'une renaissance de l'école congolaise. Plusieurs reformes sont nécessaires notamment en ce qui concerne l'amélioration des conditions salariales et de travail de l'enseignant, le cadre socio-affectif de l'enseignement (l'abandon d'une forme de condescendance autoritariste qui contribue à l'inefficacité de l'enseignement), la reconstitution et requalification du corps enseignant, la formation professionnelle continue, les supports didactiques, etc. Commençons par l'amélioration des conditions salariales et de travail de l'enseignant.

1. Amélioration des Conditions Salariales et de Travail de l'Enseignant

Il va sans dire que la profession noble de l'enseignant doit être revalorisée afin de permettre à l'enseignant de jouer pleinement son rôle de formateur et de transformateur. Rien n'est plus urgent aujourd'hui que l'amélioration de ses conditions salariales et de travail. Car bien motivé, l'enseignant congolais peut jouer le rôle que l'état attend de lui, celui d'agent de formation et de transformation. La transformation et le développement de la société congolaise dépendent de la qualité de ses citoyens. Le Congo ne peut avoir de bons avocats, de bons ingénieurs, de bons prêtres ou pasteurs, de bons politiciens, de bons managers, de bons entrepreneurs, de bons fonctionnaires, etc. que si les enseignants sont à la hauteur de leur tache. Il leur faut les moyens. L'état doit mettre à leur disposition les matériels didactiques dont ils ont besoin (l'enseignant ne doit plus passer son temps à dicter les notes aux élèves parce que les élèves n'ont pas de livres ou de syllabus).

Comment comprendre que dans un pays riche comme le Congo que les élèves s'assoient à même le sol pour suivre les cours? Pourquoi ne pas construire des écoles ou universités dignes de ce nom ? Est-ce l'argent qui manque ? C'est plutôt la volonté politique qui fait défaut.

2. Nouvelle Vision du Rôle de l'Enseignant...

Sylvestre Ngoma et ses élèves dans
la salle de montage du studio télé

 

Il est vrai que la perception du rôle de l'éducateur contribue souvent à dicter l'atmosphère dans la salle de classe. Le rôle traditionnel de l'enseignant dans notre pays a toujours été celui de transmettre le savoir, le positionnant ainsi en une fontaine de savoir. Cette vieille vision de l'enseignant est anachronique au rôle moderne de l'enseignant. L'enseignant n'est plus la seule source de connaissances mais plutôt celui qui montre le chemin pour atteindre des buts. Il est le facilitateur du processus de l'apprentissage. Il crée les conditions avec la participation active des élèves/étudiants, des parents, de la société. Il ne doit pas être le seul à décider de ce qui doit se passer dans la salle de classe. L'enseignant a un rôle de facilitateur. Ainsi, son rôle est de présenter le problème, de guider les étudiants dans leur démarche et de leur donner une rétroaction au besoin. L'enseignant soutient et oriente la réflexion des étudiants par des questions ou des remarques judicieuses lorsqu'il y a lieu. Il encourage l'autonomie, l'initiative et le leadership chez ses étudiants. Donc, l'enseignant doit s'ouvrir à la critique, à l'évaluation de son travail, à l'autocritique.

3. Formation professionnelle Continue de l'Enseignant

Il est vrai que beaucoup d'enseignants congolais ont toujours porté très haut leur étendard. Toutefois, pour raison de plus d'efficacité, il serait utile que l'enseignant ne cesse pas d'apprendre après l'obtention d'un diplôme. Dans certains pays, on ne devient pas enseignant simplement parce qu'on a un diplôme. A côté d'une formation pédagogique (donnée même à ceux-là qui ont suivi une formation non pédagogique mais qui ont choisi la profession d'enseignant), il y a d'autres exigences académiques et professionnelles (formation continue à raison de quelques crédits tous les 3 ans [participation aux ateliers de formation, aux séminaires de recyclage, aux cours à l'université).

Ainsi, la croissance professionnelle continue des enseignants est manifestement un ingrédient indispensable pour la valorisation de la fonction enseignante. L'enseignant doit revisiter les notions acquises, tester de nouvelles connaissances, et partager les pratiques pédagogiques utiles avec les collègues. Il est inconcevable que l'enseignant évolue en vase clos. Il faut des unités pédagogiques, non seulement pour les enseignants d'une même école mais aussi avec les enseignants de toute une ville. Que les enseignants d'un domaine particulier se retrouvent une fois par mois ou par trimestre, par exemple, pour discuter sur l'état de leurs enseignements et harmoniser leurs stratégies d'enseignement.

4. Reconstitution et Requalification du Corps Enseignant

Il est troublant de savoir que le Congo n'a aucune institution d'enseignement supérieur chargée de former les enseignants de l'école primaire et de l'école maternelle. L'Université Pédagogique Nationale ainsi les instituts supérieurs pédagogiques forment les enseignants des 3 e , 4 e secondaires (gradués) et 5 e , 6 e secondaires (pour les licenciés). Il faudra donc une reforme de l'enseignement au niveau supérieur et universitaire afin que des programmes adaptés à la formation du primaire et du cycle du Cycle d'Orientation soient mis en place.

Quand bien même nos écoles secondaires continuent à former des bons éléments (qui doivent être de bons candidats pour l'enseignement supérieur), l'état ne doit pas confier à ces écoles la responsabilité de former des enseignants du primaire. Nous sommes un des rares pays au monde où les diplômés d'état ou les D4 se retrouvent dans des salles de classe avec l'ultime responsabilité de former des enfants. La nature de l'enfant est tellement complexe qu'il faut des enseignants bien qualifiés pour enseigner les enfants.

Si cela était normal vers les années 60, les données ont beaucoup changé aujourd'hui. Il faut créer des écoles supérieures et universitaires pédagogiques dans tous les coins du pays afin que celles-ci se chargent de former les enseignants de tous les niveaux. Ces écoles doivent former non seulement les enseignants des cours classiques (histoire, géographie, français, etc.) mais aussi des enseignants qui peuvent enseigner des cours techniques (informatique, réparation automobile, construction, charpenterie, etc.). Il y a moyen d'encourager les enseignants non qualifiés qui exercent la fonction déjà de suivre une formation supplémentaire en dehors de leurs heures du travail pour avoir les atouts nécessaires pour travailler plus efficacement.

Aussi, il est surprenant que certains enseignants refusent même d'enseigner dans des niveaux qu'ils considèrent bas. Nous avions connu des licenciés qui refusaient d'enseigner les élèves de 3ème ou de 4ème secondaire. Nous avions aussi connu des gradués qui refusaient d'enseigner les élèves du cycle d'orientation (CO). Aux Etats-Unis, il y a même des docteurs qui enseignent au niveau secondaire ou élémentaire.

Il est important d'encourager les écoles privées qui engagent des enseignants qualifiés pour enseigner les élèves du primaire ou du maternel. La complexité de la nature de l'enfant exige un enseignement qui tiendrait compte du double aspect affectif et cognitif. L'enseignant doit avoir la maitrise des disciplines connexes de la philosophie de l'éducation, de la psychologie de l'apprentissage, de la linguistique appliquée et des sciences cognitives pour mieux accompagner l'enfant dans sa quête du savoir et de croissance.

Il nous semble important de souligner que même dans nos écoles conventionnées catholiques, protestantes, ou kimbanguistes, les prêtres ou pasteurs gestionnaires d'écoles ont l'obligation de suivre une formation pédagogique. Cela le rendra plus efficace en tant que préfet ou directeur d'études, etc. Il leur faut donc ajouter une dimension pédagogique à leur formation pastorale.

La reconstitution et la requalification du corps enseignant suppose aussi le renouvellement (tous les 5 ans, par exemple) des programmes scolaires et universitaires. Des livres qui datent des années 60 ou 70 ou 80 ne doivent plus être utilisés en priorité dans nos écoles.

5. Changement de Mentalité : Facteur Indispensable d'Efficacité

Il suffit de circuler dans plusieurs écoles du pays pour se rendre compte d'un élément socio-affectif troublant qui contribue à l'inefficacité de l'enseignement. Il s'agit d'une forme de condescendance dans l'enseignement, une c ondescendance autoritariste, blessante, humiliante, moqueuse, et railleuse . Imaginez un élève/un étudiant contredire un enseignant ou lui donner un feedback négatif ou critique parfois constructive! La réaction de ce dernier est souvent une violence verbale virulente (recours à l'injure, au dénigrement, à un pédantisme ostentatoire ( je viens de telle université, j'ai tel diplôme ou encore j'ai autant de diplômes, etc.) , et à attribuer des notes fantaisistes. L'enseignant peut « infantiliser » l'enseigné, grand ou petit, à sa guise.

Il y a des enseignants de mathématique qui retranchent des points dans un test de mathématique pour des fautes de grammaire ou d'orthographe. Il y a des enseignants qui demandent aux élèves de huer un élève qui n'arrive pas à répondre à une question correctement (le fameux bo seka ye ii, oo, aa). Il y a aussi des enseignants qui enseignent comme ils ont été enseignés ou qui se comportent comme leurs anciens enseignants.

Il n'est pas rare de trouver des enseignants au pays qui enseignent comme ils ont été enseignés ou qui imitent le comportement de certains politiciens. Certains professeurs d'université humilient leurs assistants devant les étudiants sans se gêner. Un enseignant d'une école secondaire de Kinshasa s'est donné le sobriquet de "Mr. Killer". Un enseignant disait un jour à ses élèves qu'il détenait une licence et que les élèves ne devraient jamais avoir de doute sur ce qu'il leur disait. Un élève décrivait son enseignant en ces termes : "un militaire... quand il est en classe, tout le monde a peur".

Cette attitude de condescendance tire sa source dans le mimétisme social, conscient ou inconscient, de l'enseignement colonial, du régime militaire de la deuxième république, des pratiques des enseignants pendant l'époque coloniale, des certains mythes entretenus délibérément. L'autoritarisme qui en est le corolaire tue la créativité, la production, et a un impact négatif réel sur l'état psychologique des élèves/étudiants.

Malheureusement, beaucoup d'enseignants de chez-nous ne se sont pas encore rendu compte que ce qui tue notre système d'enseignement, ce n'est pas seulement le manque d'infrastructure ou de support didactique ou encore la vétucité des infrastructures scolaires, c'est aussi cet esprit paternaliste, militariste, et autoritariste de nos enseignants.

L'attitude autoritariste qui découle souvent du pouvoir de décision que l'enseignant croit détenir vis-à-vis de l'élève ou de l'étudiant constitue un sérieux frein pour l'épanouissement intellectuel et même social des élèves. Des nombreuses études ont démontré que l'autoritarisme dans l'enseignement a des effets négatifs. Nous tuons parfois nos Zamenga Batukezanga, nos Yves Mudimbe, nos Ngandu Kashama, nos Cheik Anta Diop, nos Théophile Obenga, etc. Des mots comme "injustice, intimidation, tribalisme, rejet, intolérance, militariste, etc." ne doivent pas être associés à la définition de l'enseignant par les élèves comme c'est malheureusement souvent le cas.

Conclusion

Nous croyons que le moment est venu pour une redéfinition et une réorientation de notre système éducatif qui devient de plus en plus inadapté. Un pays riche comme le Congo ne doit pas continuer à former des ingénieurs, des informaticiens, des médecins, des biologistes, des chimistes sans les équipements techniques nécessaires. Nous devons redevenir ce pays où les Africains de tous les coins du continent aimaient venir apprendre.

A l'heure où les nouvelles technologies naissent et renaissent, faudra-t-il que l'UNIKIN maintienne la faculté de polytechnique dans sa structure actuelle ? L'adaptant aux changements du monde technique, cette faculté peut bien être scindée en différentes « écoles » (engineering, informatique, auto-mécanique, etc.) qui formeraient non pas des généralistes en technologie mais des spécialistes dans des domaines techniques bien précis.

En d'autres termes, les options et les facultés dans nos écoles et universités peuvent naître, disparaître, renaître selon les impératifs du temps. Pourquoi ne pas revoir les départements, les options, les facultés dans toutes nos écoles, nos universités, etc. ? A quand le renouvellement ?

Pour relever les écoles du Congo, les décideurs politiques et les professionnels de l'enseignement doivent prendre conscience de l'impasse dans laquelle l'école congolaise se trouve. La renaissance de l'école congolaise dépend en grande partie de la volonté politique de nos politiciens, de la revalorisation du rôle de l'enseignant, et d'un changement total de mentalité de la part des politiciens, des enseignants, des parents, et des élèves.

Sylvestre Ngoma*
contact@congovision.com

Envoyez-nous vos commentaires.

* Propriétaire de Congo Vision, Sylvestre Ngoma enseigne les cours de "Communications Systems" et de "Technology Advanced Studies" dans une école secondaire en Caroline du Nord aux Etats-Unis. Il détient une maîtrise (Master of Science) en "Internet Strategy Management" et une licence en Anglais de l'Université Pédagogique Nationale (UPN). Il est entrain de finir une maîtrise (Master) en Technology Education à North Carolina Agricultural and Technical (A & T) State University. Il est chargé de la gestion de la station de télévision à circuit fermé de son école. Il coordonne deux programmes dans son école: "Core Academy Program" et "Extended Day Tutorial Program". Il est agrégé dans l'enseignement de la technologie (Technology Education), "Vocational and Technical Education", et dans l'enseignement de l'Anglais comme Seconde Langue (ESL) en Caroline du Nord.

© Congo Vision


 
 
Copyright © 2005 Congo Vision. Tous droits réservés.