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« PARAFIFI » OU L'OPUS ROMANTIQUE DE
JOSEPH KALLE KABASELE

A toi Félicité
Parce qu'avant de t'avoir vue
Rien qu'à t'avoir entendue
L'écho de ce chant de cygne est venu
Comme pour fleurir ta venue
Et que peut-être sur ton avenue
Le maître Jef sera revenu
Aussi pour toi ces strophes toutes nues
Comme refrain au jour de ma venue.

Il est peut-être grand temps à notre génération de pouvoir savoir et tenter d'analyser les œuvres grandioses et classiques de notre musique pour l'aider à passer d'une musique chantée et écouter et danser à une musique analysée et conceptualisée. Non pas seulement que la musique elle-même en bénéficiera, mais le musicien aussi cessera d'être ce laissez pour compte pour devenir réellement artiste-auteur-compositeur, objet et sujet d'études, donc valeur, richesse, trésor, perle.

On s'accorde à accepter que la musique congolaise moderne, celle de l'époque après Wendo, est représentée par deux écoles : l'école Luambo et l'OK Jazz et l'école Jef Kallé et l'African Jazz. Si la première se symbolise par son style plus pamphlétaire et satirique où les paroles rivalisent les sons des guitares pincées à fond, où les danses, même lorsqu'il s'agit de la Rumba, rythment avec une contre base à vous faire trembler les intestins, l'école Jef Kallé est l'école de la poésie chantée. Les chants s'apparentent à la polyphonie. On se croirait dans une petite chorale latine grégorienne transposée tant les voix, les montés et descentes, les soprano et les alto, les tremolo et les fortissimo, les bémols et les dièses, sont presque respectés à la loupe. Il faudra peut-être écouter ces prédécesseurs pour retrouver dans Jef Kallé un peu de Wendo de « Marie-Louise » , ou du D'Oliveira de « Maman Ayebi kobota » . Comme dans ces deux chansons, dans African Jazz, les paroles elles-mêmes ont valeur de chants et de poésie. Elles émeuvent en elles-mêmes. Elles sont romantiques, elles sont roman. D'ailleurs offrir une chanson de Jef Kallé à une belle nana remplace un bouquet de fleur rose. L'exercice vaut parfois la peine, surtout lorsqu'on s'adonne tout simplement à traduire, mot à mot, ces paroles ! Il paraît que l'exercice a été une fois tenté par une musicien, militaire de son état, du Congo Brazzaville…

Puis, le fait que Jef Kallé se soit allé puisé dans le fond musical espagnol, portugais et cubains, a fait de lui un grand et fait encore de lui un monument que seule la nostalgie peut être capable de nous faire revivre. Car, Jef Kallé et African Jazz font aussi danser. Ils font danser la Rumba mélangée à la Salsa. Ils chantent et font danser l'espagnol en pleins tropiques. Comment ne pas alors toléré qu'à une époque où le pays, encore nouvellement indépendant, n'avait pas d'hymne national ou qu'on ne savait pas encore bien le balbutier que « Indépendance cha-cha-cha » servit d'hymne national ! Comment ne pas alors comprendre le fait qu'au retour de ce voyage en Belgique accompagner les politiques négocier l'indépendance que « Table ronde » soit une vraie chanson patriotique ? Comment ne pas danser, oh ! La belle époque, au rythme de « Naweli Boboto » au soir du jour où Lumumba avait tenté de remettre les pendules à l'heure !

Mais, Jef Kallé et l'African Jazz c'est toute une école de musique. Ceux qui y sont passés sont devenus aussi des immortels. Ils sont poètes, ils sont musiciens, ils sont créateurs, ils sont artistes. D'ailleurs, pour ceux qui ont chanté avec Jef Kallé, lorsqu'il interprétait une des compositions qui n'était pas de lui, c'est à peine si le compositeur se faisant encore entendre. Il faudra presque être musicologue pour découvrir que « Africa mokili mobimba » est de Mwamba Dechaud… Jef Kallé savait préparé et cuir les morceau. On aurait dit qu'il était bon chef cuisinier tant il savait assassiner épices et ingrédients divers. Les voix s'étouffent alors que les cris de jappement les relèvent. Les refrains s'abaissent alors que les strophes les relayent. Les syllabes donnent l'impression de s'évanouir alors que les vers les ressuscitent. Et parfois, en plain chants, un silence contrebalancé par des petits coups de maracas ou deux toum-toum-toum d'un tam-tam d'un batteur finit par atterrir sur un coup de métal sur une bouteille.

Ils sont nombreux dans cette école, mais là aussi, il n'est pas facile de tenter une nomination, au risque d'en oublier d'autres. Il faudra peut-être commencer par Pascal Tabu dit Rochereau. Non pas seulement qu'il fut un des musiciens talentueux de Jef Kallé, mais, même l'ayant quitté, il semble être poursuivi par le timbre vocal de son maître. Même si il se dit « mokitani ya Wendo » (Remplaçant valable de Wendo), on retrouve du Jef Kallé dans « Kaful Mayay » , « Lalabi » , même les récentes chansons rythmées à la soukouss portent encore ce cachet : « Ponce Pilate » , par exemple. Le fait d'avoir ramassé des voix féminines à son plein chant n'a fait que l'approcher de Jef. Mbilia Bel, Faya Tess… imitent le maître : « Boya ye » , « Nairobi » . Sauf que évolution du temps oblige, les refrains et les strophes deviennent trop longs, les instruments plus étouffants, la Rumba plus soukoussée et trémoussant, les poésies moins riches, les voix moins répertoriées. Mais, on ne s'écarte pas encore du tronc commun. Les plus jeunes aussi s'adonnent parfois à cœur joie à se rapprocher de l'école de ce grand : Koffi Olomide y revient presque dans chaque album, Emeneya Kester frôlent quelques chansons mélancoliques pour ne pas perdre la pédale, et beaucoup tant d'autres encore. Il faudra peut-être ajouter les frères Soki et, dans une certaine mesure Mopero wa Maloba.

Il ne faudra surtout pas oublier de citer, lorsqu'on parle de cette école de Jef Kallé, un autre pion essentiel : Nicolas Kassanda dit Docteur Nico dont la guitare elle-même est une chanson, une poésie, capable à elle seule de remplir les vide et de combler les insuffisances vocales. A l'heure où la célèbre « sebene » , entendez le fait de laisser, comme dans Marie-Louise de Wendo, la guitare se faire pincer et se faire dégoutter par les mélomanes qui, dansant sur une petite piste surélevée, les bras entourant les partenaires et se courbant et se tournant, sur eux-mêmes et autour de leurs partenaires, aux pas de la terrible Rumba, danse des amoureux, danse des aimants, danse romantique. Wendo avait par exemple eu cette imagination d'interpeller ainsi Bowane en lançant : « Guitare ! » . Car, la « sebene » est en fait le fait de laisser pleurer la guitare. C'est le guitariste qui est alors le maître du jeu. Dans ce rôle, la guitare de Nico est sans équivalent.

De toutes ces chansons du Maître Kallé et l'African Jazz, Parafifi est un chef d'œuvre à déguster. Non pas qu'il soit le premier du répertoire, mais dans l'embarras du choix de pouvoir dénicher l'oiseau rare, il en fallait un. Et lorsqu'on rencontre par hasard, par la magie des outils modernes de la communication une Félicité, il vaudra peut-être la peine de lui offrir une telle analyse. Dragueur et rêveur, le critique musical le devient parfois, est-ce une façon d'être bon élève des maîtres Wendo, Pascal Tabu, Jef Kallé dont le romantique est passé de l'art à la réalité ! Il semble que c'est la loi d'osmose…

Mais, pour rendre au maître Jef Kallé sa place dans le panthéon, on dirait que Jef Kallé fut un grand musicien romantique. Dans le langage courant et le jargon congolais, il est amoureux. Il aime les femmes et les femmes l'aiment. Ils chantent les femmes et les femmes l'aiment. On perdrait son latin à vouloir énumérer toutes celles qui ont conquit son cœur. Le temps importe peu, la durée ressemble aux étincelles qui allument parfois un feu. Kallé-Kato est le couple le plus célèbre de son répertoire. C'est le Roméo et Juliette. D'ailleurs, il n'est pas seul. Interrogé sur ses coqueluches, Wendo a balayé la question d'un revers de main. Pascal Tabu Rochereau les aurait aimés d'Alger à Cap Town, de Dakar à Mogadiscio. Le nombre des progénitures avoisinant la cinquantaine en est une preuve. Cela s'appelle déformation de métier. Jef Kallé est romantique et Parafifi est, parmi tant d'autre, un chef d'œuvre romantique.

Parlant des deux écoles, il faudrait ajouter que les deux ne s'opposent nécessairement pas sur le fond et sur la forme, mais se concurrencent loyalement, si concurrence il y a. De fois, ils se frôlent et se frottent. Non pas seulement que les morceaux comme « Quatre boutons » font penser à ce rapprochement, mais dans la pérégrination originelle des musiciens d'un camp à l'autre, c'est toujours un pont qui se jette entre les deux camps complémentaire. La vraie/fausse guerre Luambo/Kwamy en est peut-être une illustration. « Faux millionnaire » chantée dans African Fiesta avec Pascal Tabu, transfuge d'African Jazz, trouve une réplique avec « Course au pouvoir » où François de Mi Amor mélange toute sa mauvaise langue pleine de raillerie avec un style qui l'approche du style opposé.

Que dire de « Parafifi » ?

La chanson commence comme si les premiers vers se faisaient interpellé par une guitare qui sert d'invitatoire, une guitare qu'on sent et qu'on sait de Nico Kassanda, c'est-à-dire où les fils sont comptés, une réplique de la kora ouest-africaine. D'ailleurs, joué, le morceau annonce les vers

Félicité,
Mwana mwasi suka botembe
Oya lelo
Oningisi mokili awa
Na mopanzi,
Tala elengi ya paradizo
Namipesi ;
Nyonso se na yo

(Félicité/jolie fille à la beauté légendaire/en ce jour, tu as le monde entier sous ton talon/légèrement penchée/tu miroites les beautés écarlates du paradis/je m'abandonne/tout entier en toi).

Les premiers vers sont chantés dans un duo qui fait pensé à la fois à la peur, naturelle d'un homme, soit-il gros et gras, d'approcher une femme pour la première fois, surtout lorsque c'est une belle femme. L'appui d'un ami ou les ajouts des paroles d'une tierce personne ne peuvent qu'aider à se mettre en confiance. Kallé n'a pas échappé à la loi. D'ailleurs, est-ce pour vaincre cette petite peur que la strophe est reprise par deux fois, avant d'enchaîner, en remontant le tempo et en haussant la voix. Il s'est bien remis en confiance. Car, les paroles et les vers ne sont pas tombés sur les oreilles d'un sourd. Commencé d'une façon impersonnelle, sans montrer un intérêt personnel pour “Félicité”, la strophe se termine par le duo qui va droit au but, une façon de crever l'abcès.

Felicité
Di dudu
Motema ya paradizo
Mabanzo ma ngai na yo
Makila matamboli
Elongi na yo Didi
Anjelo mobateli
Soki otali ngai chéri
Mayele masili ngai

(Félicité/Di Dudu/le centre du paradis/mes pensées vers toi s'acheminent/et me provoquent des palpitations/la beauté de ta figure sans concurrente/fait de toi une ange gardienne pour moi/ton regard clin d'oeil vers moi/me fait perdre le centre de gravité).

Brusquement, le chanteur a révélé les petits noms et sobriquets de « Félicité » , une façon de montrer à la nouvelle élue qu'elle n'est vraiment pas étrangère à l'environnement de l'auteur. Avant de terminer par l'appeler « chérie » , Jef Kallé, à la manière d'un jeune adolescent qui apprend à envoyer un premier poème d'amour à une femme, ne manque pas des mots romantiques. Dès lors, le boulevard vers le refrain, en fait vers le message sacré que la peur bleue de l'échec, du « non » flanqué au visage, avait fait commencer par des paraphrases, apparaît. Par deux fois, le refrain est chanté, toujours en duo :

Para Parafifi
Ngo di youyou

S'étant mis en confiance, Jef Kallé, étale son romantique, d'ailleurs, la femme devient tout à coup, « Yaya » (Grande Soeur). Une façon de dire que l'homme est vaincu par la tendresse de la « Félicité » et l'avoue. Mais, comme c'est souvent le cas, les paroles manquent pour décrire le dedans. D'ailleurs, les mots deviennent non sens, sans vie et le silence devient expression, langage, drogue. Aussi, les petites strophes ponctuent-elles le refrain en choeur. Tout est chanté au superlatif, façon de propulser la femme, Félicité, vers la voie lactée et en faire une étoile du sud?

Elongi na yo yaya
Epesi ngai folie dis e

(La beauté de ton visage/source de folie d'amour)

Mino na yo mama
Pauni mpenza

(Mêmes tes dents/elles ont la valeur d'un bijou en or)

Pour se refaire le souffle d'inspiration et d'aspiration, il laisse la guitare se faire pincer et faire danser les mélomanes, dans une monotonie et une uniformisation de la guitare d'accompagnement, souvent brisé par la guitare solo. Les deux se lâchent et se fâchent, avant de se retrouver au carrefour.

Motindo na yo, maman e
Naluki nalembi ko di…
Mobimba na yo, mama, mama
Baluka balemba ko di

(Tu es pièce unique/jamais je n'en ai rencontrée deux du genre sur ma route/c'est ramer à contre courant que de te chercher une doublure et une sosie)

Comme aurait pu dire Pépé Kallé, chantant Lutumba Simarro, « une marque déposée ». Mais, pour ajouter du poids à cette description qui s'apparente à une hymne à la Tristan et Yseult, Jef Kallé, chante, decrescendo, repentant, comme s'il bégayait, le vers, les lâchant et les rattrapant comme un maître de chant grégorien.

Ensuite, le chanteur termine par le refrain, repris par trois fois, avant que stopper sur le premier vers, sans le faire suivre par le second, donnant la fausse impression d'une chanson inachevée. En fait, c'est une façon romantique de laisser à l'autre le soin de compléter les vers ainsi manqués. D'ailleurs, comme dans « Table Ronde » , Jef Kallé fait terminé « Parafifi » d'une façon quasi brutale. Est-ce une façon de conclure que la bataille de conquête de « Félicité » n'en est qu'au début et qu'il faudra de la persévérance pour arracher son aveu. Une chose est sûre, personnifiée, « Félicité » devrait être forte pour ne pas succomber à la tentation positive et ne pas vibrer aux vibrations positives sortant des membranophones.

La prochaine fois, lorsque vous écouterez « Parafifi » , c'est passé outre la volonté du maître que ne pas l'offrir à une dame. Elle est chantée pour elle. C'est accomplir le devoir d'Adam envers Eve que de la leur offrir et le monde en sera honoré et équilibré. Pour ça, Jef Kallé fut un grand, un romantique.

D'ailleurs on se tromperait en pensant au requiem de l'école romantique d'African Jazz. Même parti d'African Jazz, Nico Kassanda, y est resté. Rien qu'à entendre « Ngalula mipende ya milangi, boya bango lokola lisano, kobosana te nkombo bolingo, Clémentine nsuki ya meme, moi ebimi omoni Ngalula » (Ngalula la belle aux mollets en forme de bouteille, tourne le dos a tous ces rivaux, porte avec toi l'étendard de l'amour, Clémentine la belle a la chevelure fourure d'agneau, dès la matinée l'échos de l'ombre de Ngalula se lève avec la levée du soleil) et le sebene qui s'en suit, on se sent dans la moule du maître Jef Kallé.

Ainsi va et veut la musique congolaise.

Norbert X MBU-MPUTU
Freelance journalist and Writer
Newport , Wales , United Kingdom
norbertmbu@yahoo.fr


 

 
 
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