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KESTER EMENEYA S'INSCRIT-IL DANS LA LIGNEE DES NATIONALISTES AVEC “MILONGA KWANGO”?

Emeneya dans la lignée des grands

Dans la musique congolaise moderne, chacun est phénomène à sa manière. Dans un univers fait de Grand (Kallé Jef), de seigneur (Rochereau Tabu Ley), de Grand Maître (Luambo Makiadi), de Sorcier de la Guitare (Nico Kasanda), d'éléphant (Pépé Kallé), du Poète (Lutumba Simarro), Roi de la forêt (Werrason), de souverain (JB Mpiana), de Mopao (Koffi Olomide), du Patriarche (Wendo Nkalossoy), de Tantine (Abeti Masikini), de Reine (Tshiala Mwana), etc., Jean Emeneya Nkua Mambu a réussi aussi à inscrire son nom sur cet arc de triomphe en s'imposant avec sa voix, son style, sachant innover et ayant apporté aussi sa pierre de contribution dans cet art noble qu'est la musique. Depuis ses débuts dans Viva la Musica de Papa Wemba, Emeneya a toujours cherché à se distinguer par sa voix pentatonique, comme il le dit lui-même, c'est-à-dire chantant d'une façon déambulatoire entre la voix à la gamme haute à vous casser les tympans de Papa Wemba et celle lourde à la gamme très basse et parfois inaudible, proche du corbeau croassant, de Koffi Olomide, l'alter ego de Kester Emeneya. Emeneya se dit avoir comme modèles à la fois Antoine Wendo Nkolossoy et Tabu Ley Rochereau , le second se réclamant remplaçant du premier. D'ailleurs on comprend que devant donné un nom à son nouveau groupe, lorsqu'ils quittèrent en masse Viva la musica, Emeneya recouru à l'histoire et le nomma Victoria Eleison , en souvenir à Wendo qui avait crée en 1948 le premier orchestre congolais, Victoria Léo , lui-même ayant copié du modèle de son plus que frère Paul Kamba qui avait fondé, une année auparavant, Victoria Brazza . D'où la chanson de Wendo « Victoria apiki drapeau» (Victoria est le porte-étendard de la Rumba sur les deux rives).

Les premières chansons d'Emeneya dans Victoria, lorsqu'il se faisait appeler « Jésus » et avait lancé sa coupe du monde musicale en sont une illustration : Okosi ngai Mfumu, Sans préavis, Wilo Mondo, Kimpiatu , Surmenage , Ngonda sont restées des chefs d'œuvre. La chorale et la répartition des voix est parfaite, les paroles sont bien prononcées et peuvent bien se distinguer et se disséquer et s'analyser, textuellement et musicalement à la manière des œuvres d'art plastique, la récitation et le récital sont corrects. Si Okosi ngai Mfumu commence par une chorale, elle finit par un canon harmonieux, sans compter les guitares et les instruments, passant des temps forts aux temps faibles, avec des vides musicales à combler par les pas de danse ; Willo mondo est une chanson à accord parfait, commençant comme un avion qui décolle et lorsqu'il s'envole, exige une vraie carrure vocale pour ne pas donner l'impression d'un homme perché sur une branche sèche. Puis, dans nombreuses de ces chansons, ce sont des histoires qui se racontent. Si nous étions encore à l'époque des disques illustrés de Likembe de la belle époque (O ! Tempora ! O ! Mores), un Lepa Mabila Saye les aurait sans doute bien illustré en bande-dessinées.

En fait, Kester Emeneya entend toujours pérenniser la tradition et l'originalité de la musique congolaise popularisé par les Zaiko. C'est à juste titre qu'il se dit « professeur » dans l'entreprise de Papa Wemba que fut Viva la musica. Il faudra peut-être rapprocher les chansons d'Emeneya de celles de Lidjo Kwempa dans ses deux tubes sans lendemains « Ceci Cela » et « Etat Civil », qui sont toujours à la recherche d'inspiration nouvelle, et surtout les Wenge pour lui trouver à Kester une petite concurrence inégalée. Pendant plusieurs années, Kester Emeneya a trôné avec des prix et des décorations. La consécration de cette reconnaissance de l'œuvre et de la voix de Kester Emeneya lui vint pour la première fois par exemple lorsque Niarcos dit Ngantshié vint à Kinshasa pour ce grand concert « Dernier Coup de sifflet » où ils se sont fait secondé sur le podium du Palais du Peuple par Emeneya Kester dans un attaque chant composé de Papa Wemba, de Bozi Boziana et de Niarcos lui-même. Et surtout lorsqu'Abeti Masikini, dit la Tantine, joua au Zénith de Paris. Deux invités furent choisis du parterre kinois : Pépé Kallé et Emeneya Kester. Ce fut le départ d'une consécration internationale avec des concerts dans les grandes capitales du monde. Ce fut à l'époque du canadien Ben Johnson ayant perdu sa médaille aux jeux olympiques pour cause de dopage. Comment ne pas alors permettre Emeneya de s'arroger le droit de valider les médailles musicales.

D'ailleurs, c'est ce qu'il a su et pu démontrer lui-même lorsque le gros de sa bande le quitta à quelques jours de son concert au Zénith de Paris. Il y alla avec des recrus avec qui il n'a pu travailler que quelques jours. Le résultat fut encore une consécration pour son savoir faire et son savoir transmettre. En tout cas ce n'est pas Papa Wemba, son « vrai vieux » qui nous démentira.

Originalité et contribution à l'innovation

Mais, dans la musique congolaise moderne Kester fait mieux : il sait innover. Avec tout son succès de la fin des années 80, après avoir arraché plusieurs prix et décorations avec ses danses, ses chansons, son équipe composé de Malembe Chant, le Géant Makolin, Bongo Wende, Huit Kilos, Tofla Kitoko, Safro Manzangi, Petit Prince, Joly Mubiala, Bipoli na Fulu, etc., Emeneya profitant du succès et de l'apport des Kassav et de Zouk martiniquais à la mode alors, eu la géniale idée d'intégrer le synthétiseur dans la musique congolaise. Le résultat fut l'album « Nzinzi ». Non apprécié à ces débuts, il conquit les mélomanes, même si il fut toujours difficile de trouver alors un orchestre pouvant alors jouer nombreux de ces sonorisations crées au studio par un système d'ordinateurs. En tout cas, le ton était cependant donné et il fut sans retour et sans détour. Kester Emeneya venait d'introduire le synthétiseur dans la musique congolaise et de faire une musique sur ordinateur. D'ailleurs, c'est le vide crée avec cette évolution du style vers le zouk et l'abandon de son timbre et de son rythme traditionnel pentatonique qui fut à la base de tout le succès des jeunes de Wenge Musica qui le récupérèrent et se firent appeler la quatrième génération dans la musique congolaise moderne. Car, à suivre leurs premiers chansons, Kalayi Bwingi, Mulolo , la confusion était totale entre la voix de Werrason et celle de Kester Emeneya.

Emeneya est aussi celui qui vient souvent à la rescousse de la musique congolaise, lorsqu'elle donne l'impression de s'essouffler et de perdre sa boussole. Ainsi, lorsque les Magic System avaient détrôné les danses et les chansons congolaises avec leur 1 er Gaou , il a fallu que Kester invente le Tshaku Libondass et Kiwanzeza pour redonner du tonus à la musique congolaise. Puis, après des années passées en occident, il revint à Kinshasa en inaugurant avec les concerts au Stade et surtout en enregistrant un album à partir de Kinshasa (Mboka-Mboka enregistré au studio Meko de Limete), prouvant qu'il était possible de sortir un travail de qualité à partir des studios locaux.

La parole chez et d'Emeneya

Artiste de valeur et de renom, Kester Emeneya est aussi connu comme le musicien qui parle et qui aime parler. Ses chansons sont souvent des histoires et des comtes. Emeneya a la verve oratoire et le verbe facile, en bon français, fruit des années passées à l'Université de la Kassapa à Lubumbashi, comme il l'aime le souligner. Une fois sur un plateau de télévision ou de radio, il aime analyser, critiquer, prendre à témoin, raconter, rappeler ; même ses chansons deviennent des historiettes introduites et commentées au point de dire que Kester est le chef d'orchestre qui n'a pas besoin d'Atalaku et d'animateurs. L'illustration vint, il y a belle lurette, avec cette fameuse affaire éclaboussant de Maisha Parc où il fut, une fois de plus, celui par qui le scandale est arrivé. Est-ce pour cette raison-là qu'il s'est fait surnommer Nkwa Mambu, Muntu Mukwabu, Muntu ya Zamani, Ya Mokolo Oleki bango, Docteur, le Nkukuta, le Grand Pétrolier ? Une chose est vraie, il est le King, Roi, à sa manière, surtout le Roi de Masatomo , cette couture qu'il porta premier dans Kinshasa-musical qui s'associa avec sa barbiche blanchie et jaunie.  Pour concrétiser ce qu'il avait chanté des années avant : tous se vêtiront du Masatomo et ce fut chose faite. Car, lui aussi, comme tous les autres phénomènes, est dans la religion de Kitendi, il est sappeur, il est l'homme de haute couture.

Cherchant à décortiquer les bas-fonds des œuvres de Kester, nous nous sommes arrêtés sur « Milonga Kwango » , comme on aurait pu choisir une autre œuvre. Pour une musique entièrement tournée vers les sujets relatifs à l'amour, cette chanson de Kester sort du lot. Elle n'est certes pas la première qui sort du lot sacré de « Bolingo » (amour). En fait, si l'œuvre musical est fait de la forme, du plastic et du contenu, souvent, le musicien, comme tout artiste, communiquant avec les muses transcendantes et immanentes, donne souvent l'impression de rêver, de crever parfois. C'est à peine s'il est conscient du message qu'il délivre et surtout de sa profondeur. Il est inspiré et aspiré par des vibrations célestes. Aussi les grecs avaient-ils inventé même le dieu de la musique et des poètes. Hélas, c'est freiner son inspiration et son activité que de demander à l'artiste d'expliquer ses vers et toutes les lignes de ses chants. Il appartient aux autres, aux critiques surtout, de s'adonner à cet exercice de décorticage du contenu. C'est d'ailleurs la différence de l'usage de la musique par les vulgaires et les avertis.

Puis, c'est de la peine perdue que de soumettre le musicien producteur de l'œuvre à un tel exercice qui lui donnera l'impression de l'ennuyer pour rien. Comme le résume d'ailleurs Alpha Blondy, je voudrais tout simplement chanter. Si quelqu'un se trouve offensé, qu'il veuille bien m'excuser. Combien de fois les artistes n'étonnent-ils pas lorsqu'ils s'embrouillent même dans l'explication des certains titres de leurs chansons ! Il lui faudra parfois se tremper dans une ambiance scénique, d'où l'usage chez le grand maître Bob Marley par exemple de l' « herbe » pour retrouver son centre de gravité et même la source de son inspiration. Rien d'étonnant. « No kaya ! No music ».

La petite histoire dans « Milonga Kwango »

On sait que chez Kester, les paroles de ses chansons sont profondes et s'expliquent. Contrairement au genre nouveau inauguré par les Wenge d'une sécheresse dans les paroles chantées, hormis quelques exceptions par exemple avec Werrason dans Augustine , JB Mpiana dans Omba , Didier Lacoste dans Inspiration , pour ne prendre que ces exemples. Les albums et les chansons de Kester Emeneya Okosi ngai Mfumu, Sans préavis, Kimpiatu, Willo Mondo, Surmenage, Ata Mpiaka, Succès Fou, Nzinzi, Maoussa , pour ne prendre que ces exemples, ressemblent à ces « longues histoires » à raconter de village en village (Mboka-Mboka) donnant toujours l'impression au jour de devenir « le jour le plus long » (titre de son dernier album). « Milonga Kwango » de l'album « Succès Fou » se situe dans la pure lignée « emeneyienne » .

Milonga Kwango dont la traduction serait « les business de Kwango » , dans le sens d'une « affaire compliquée à expliquer, à raconter, à comprendre » du village ou du faubourg de Kwango (en fait entre le Kwango et le Kwilu, c'est comme entre bonnet blanc et blanc bonnet). La chanson relate l'histoire d'un oncle « ngwashi » habitant le village de Kwango (en fait habitant le bord de la rivière) qui lui écrivit une lettre en lui demandant de lui acheter un chien.

« Noko akomi mokanda asengi na ngai nasombela ye mbwa »

(L'oncle m'écrivit une lettre me priant de lui acheter un chien)

Une fois le chien acheté et envoyé au village, l'oncle fit une grande fête et béni son neveu pour ce cadeau précieux, comme il est d'usage. Façon pour Emeneya de renvoyer les mélomanes à l'école du village et de la tradition. Car, au village, avoir un chien de chasse est un trésor. D'ailleurs, le chien est vite envoyé à la chasse et ne tarda pas à revenir avec une gazelle. Hélas, subitement, l'oncle tomba malade. Avant que la situation ne puisse s'empirer, l'oncle écrivit encore une lettre urgente à son neveu habitant la ville, lui priant de sauter sur le premier véhicule afin de venir le voir avant qu'il ne s'éteigne. Car, il est de la nature de tous les grands de se savoir leur jour et le moment pour eux de quitter cette terre.

« Noko akomeli ngai nakende na mboka ayebisa ngai vérité ya mboka na biso, zamba mpe na mai, bisobe mpe lokola »

(L'oncle m'écrivit de nouveau me priant de rejoindre très vite le village pour qu'il me dise la vérité cachée au sujet de forêts, eaux et savanes nous appartenant)

D'où, cette volonté de raconter à son neveu, de sa propre voix, les grands secrets et vérités au sujet du lignage, des eaux, des forêts et savanes. Car, comme l'exige la coutume, si l'oiseau en mourant laisse ses plumes, un homme laisse son testament. Et, le testament, en ce qui concerne les secrets des familles, ne sont transférés que des oncles aux neveux qui en deviennent des héritiers. Est-ce une façon pour Emeneya de s'avoir vrai détenteur et gardien d'un héritage ancestral ? S'agit-il du fameux Mungana Shalenge, chanté des Okosi ngai Mfumu, qui lui a appris d'ailleurs le refrain dans la « langue du village » :

Munkar ekob mama, mwana nga katu mama e !

(Une femme stérile, sans progénitures, qui pourra-t-elle envoyer souvent lui chercher de l'eau à la source ou du bois de chauffage ?)

Hélas, le neveu qui se confond avec Emeneya lui-même, arriva grandement en retard, tout malheureux d'apprendre que l'oncle est décédé, tout en regrettant ne pas avoir pu parler à son neveu. Pour le neveu, cette mort est d'autan plus grave qu'il ne connaît rien de l'héritage et des autres vérités au sujet des forêts et des savanes, des limites des concessions et des frontières, terres appartenant comme on le sait, à chaque clan et à chaque famille. Ignorant tout de ces « Milonga Kwango » , il n'a plus que sa chanson pour étaler son regret. Dieu merci pour lui car, c'est pendant le deuil qu'il apprend ce qui relève souvent des secrets des familles, ce que l'oncle aurait pu vouloir lui transmettre, mais qu'il avait bien pris soin de transmettre aux tiers. Sans doute que le message est une demande pour que le neveu puisse se battre pour que justice soit rendue au sujet de ces biens inaliénables. Mais, le message qui est repris en refrain, est ce qu'il y a de plus révoltant.

« Bampika na beto me kuma ba mfumu. Bo me kuma bamfumu na ntwala la beto »

(Nos esclaves sont devenus nos chefs. Ils sont devenus nos chefs et nous gouvernent en s'étant attribués tous les postes de commandement)

Plus grave

« Bo me kuma kutekila beto mfinda na mbongo. Bo me bikala kaka kuvukisa beto, mawa trop »

(Ils commencent à nous faire revendre nos propres forêts. Ils ne leurs restent plus que de nous avilir et de nous assujettir, quelle histoire !)

Le neveu se trouve ainsi entre le marteau et l'enclume. Mais, il ne lui reste plus que la chanson pour exprimer son problème qui devient une vraie tragédie puisque l'étranger, l'esclave d'antan devenu gouverneur, commence à vendre la forêt. Vrai sacrilège. Démunie de ses terres, c'est ce qui contraint Emeneya à l'exil européen et ne revint que pour sortir un album le qualifiant de « Mboka Mboka » (troubadour, nomade).

Mais, il faudra analyser comment Kester Emeneya introduit la chanson pour se demander si l'artiste ne fut-il pas inspirer par une muse nationaliste pour qui la terre est une valeur et un bien inaliénable. Ancien étudiant et sachant le rôle de ceux-ci dans l'interprétation des textes et surtout dans l'opposition aux dictatures, Kester ne trouve pas mieux que de les inviter par ce cri de ralliement des étudiants :

« Camarades « D », Camarades « Oh » !

Mais, il sait comment les pouvoirs ont toujours réprimandé les manifestations et contestations des étudiants, il les mets déjà en garde :

« Mvula manoka, matanga makita te »

(Qu'il pleuve ou qu'il neige, les gouttes d'eau seront suspendus sur la voute céleste sans tomber sur terre).

Ceci fait songer à une autre phrase lapidaire de l'alter ego de Kester, Koffi Olomide, lorsqu'il dit que nous sommes dans un système de l'enfer :

« Tozali na système ya lifelo. Moto ez'opela kasi toz'ozika te »

(Nous sommes dans le système de l'enfer. Il pleut, mais le feu ne nous consume pas).

Kester Emeneya Nkua Mambu est cependant sûr avec son orchestre Victoria Eleison devenu aussi Dream Team, Dream Band. D'où, les cris :

« Tokonyata bango nyonso »

(Nous les mettons tous hors d'état de nuire).

Et pour cause, il est sûr de lui avec le soutien de ses fans dont nombreux ont des dédicaces dans la chanson.

« Milonga Kwango » : nationalisme ou snobisme ?

Cherchant à découvrir les motivations ou les sources d'inspiration de la chanson, il sied de savoir que Kester Emeneya est un enfant de cette contrée du Bandundu bastion de la rébellion muleliste des années 64 (triangle formé par les villes de Kikwit, Idiofa et Gungu). Il est ainsi possible qu'il subsiste toujours en lui quelques velléités de nationalisme, de snobisme, comme tout ressortissant du « Mayumbu », et de rébellion innée, parfois inconsciemment ou involontairement. Même cherchant à l'étouffer, il n'est pas impossible que le subconscient, dans son travail de rattrapage qu'on lui reconnaît, puisse échapper et trahir son homme, jouant à une soupape de sécurité mentale. D'où la question : Kester Emeneya se situerait-il dans la pure lignée des nationalistes et défenseurs de la terre pour qui la terre est sacrée et inaliénable. D'ailleurs, au sujet de cette terre, il prend son « petit » Werrason à témoin en le rassuran t dans une autre chanson-pamphlétaire : «  Mopaya akoki kosomba zamba te » (Washington dans Longue histoire). Trahissant encore leurs origines de ressortis sant du « Mayumbu » (Ville de Kikwit), ils savent la valeur du village natal et de sa petite forêt autour où s'érige notamment le cimetière, le verger, les cases anciennes, où on n'y va pour consulter devins, guérisseurs et féticheurs sachant des herbes et plantes médicinales et parfois aux valeurs magiques. Il faudra relire Zamenga Batukezanga dans « La pierre qui saigne » pour saisir la haute portée du « Mayumbu », c'est-à-dire la forêt du village.

D'ailleurs, pour montrer le sens profond de ce message codé et codifié, message secret lui transmis au village et repris en refrain par un chœur, Emeneya fait chanter ce refrain en Kikongo, la langue du terroir, comme quoi, le message à caractère de secret et ne peut se transmettre et se décoder que par des initiés et lui Kester, à la manière des autres chansons puisés dans le folklore de « Mayumbu » (Mulolo et Kalayi Bwingi de Werrason, Mvumbi de Stino et Reddy Amisi), en usant cette langue locale, manifeste ainsi son caractère non-étranger, représentant et héritier des anciens et des oncles partis depuis. D'ailleurs, en abordant le refrain, Emeneya change directement le rythme, pour montrer la rupture de l'histoire qu'il était en train de raconter et le caractère sacré et profond du refrain.

Comme quoi, la longue histoire est toujours en route. Car, comme il posa lui-même la question dans une autre chanson : « L'arbitre siffle-t-il la fin de la partie lorsque le ballon est troué en plein match ? ». Emeneya Kester, si l'on en croit à cette chanson, est un nostalgique de sa terre et de son terroir. Il invite à la prise de conscience nationaliste et le message demande à être écouté par deux fois, sinon « mawa trop !».

Certes, une seule chanson ne ferra sûrement pas de lui nationaliste et patriote, dommage qu'il n'a plus continué sur le ton et le thème. Milonga Kwango est, modestement, une contribution à l'hymne de la terre, du pays, de la nation. Et lorsqu'on doit se souvenir que la chanson est sorti en mars 1997, c'est-à-dire lorsque Laurent-Désiré Kabila et son AFDL avait déjà franchi le fameux verrou de Kisangani, on peut affirmer, avec le développement de ce qui va s'en suivre (jusqu'à ces jours d'ailleurs) que Kester Emeneya Nkua Mambu fut un petit prophète et que la chanson aurait pu devenir un hymne national de la lutte nationaliste. Ne s'est-il inscrit dans la lignée de Franco Luambo, le Grand-maître, qui avait jadis chanté « Loi Bankajika » ? Réécoutons les strophes commençant par « likambo ya mabele » pour dire qu'il s'agit bien de l'épineux problème à ne jamais négocier de la terre, de la patrie, du territoire national, de la nation. Pour ne pas faire paraître Kester Emeneya d'être un opportuniste avec un petit morceau aux airs nationalistes, il faudra nous rappeler qu'il avait aussi composé jadis une belle chanson de « Congo, mon beau pays » dans l'album « Never aigain », plus jamais.

Quant à « Milonga Kwango », tant que la terre n'est pas encore reconquise, place-t-elle le mélomane, le musicien, l'homme congolais dans une errance continuelle, faisant de son combat désormais devenir une « longue histoire », lui donnant l'impression, comme les sont les crises politiques congolaises des « jours longs ». Aux derniers statistiques, le nouvel opus de King Kester, « Le jour le plus long » (JPL) cartonne à l'Hit parade.

Ainsi va et veut la musique congolaise, qu'elle avance, recule, éveille, dribble, marque des buts et des points, qu'elle fasse sauter, danser, trémousser. Mais, peut-être que nous en tirerions plus profit lorsqu'elle se mettra à nous édifier, à nous accompagner à la méditation transcendantale et immanente, comme le fait Kester Emeneya dans « Milonga Kwango ». Nous avons un impérieux devoir de creuser les plastiques, la forme, pour pénétrer le contenu, les paroles. Le musicien, conscient, commencera à écrire ses chansons, à devenir artiste, à versifier, à prophétiser, à accompagner les luttes, à vilipender la médiocrité, à ne plus chante le politique pour rien, à se lancer dans la satire, à devenir en fait ce que nous attentons de lui : l'objecteur des consciences, le peintre de la société, la créateur des paradigmes moraux aidant la société elle-même à se tenir debout et à avoir la tête au dessus de ses épaules. Sinon, c'est une musique vers la perdition, de l'opium, de la crasse, du bruitage, du vide. Jamais homme ne la soutiendra et son homme, le musicien, restera éternellement dans le trottoir et dans le faubourg. C'est un long chemin où rien ne sert à courir, il faudra partir à point. Emeneya a d'ailleurs raison lorsqu'il pose la question : « Est-ce que l'arbitre siffle-t-il la fin du match lorsque le ballon est troué ? »

Norbert X MBU-MPUTU

Journaliste, écrivain et chercheur en anthropologie et sociologie

Newport, Pays de Galles (Royaume Uni)

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