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NOTES DE LECTURE

Charles DJUNGU-SIMBA K, Nuages sur Bukavu. Carnet d'un détour au pays natal, Préface de Colette Braeckman, postface de Stanislas Bucyalimwe Mararo, Huy, Les Editions du Pangolin, 2007.

L'ouvrage est facile à lire : la publication du carnet de voyage de l'auteur, voyage qui le mène de la Belgique, son actuelle terre d'accueil, d'asile ou d'exil, et Bukavu, en République Démocratique du Congo, son pays et/ou son terroir natal. Auteur d'une dizaine d'ouvrages dont Le phénomène Tshisekedi, On a échoué et Cité 15, c'est au retour de ce voyage de plusieurs semaines que Charles Djungu-Simba se décide de publier ses notes. Un événement le contraint à le faire : l'assassinat de Serge Maheshe, un journaliste travaillant pour Radio Okapi, la Radio des Nations Unies, le 13 juin 2007 à Bukavu, où Djungu avait séjourné quelques jours seulement auparavant. Du coup, le coup d'śil de l'auteur change et devient interrogateur sur le seul fait qui rafle toutes les actualités de Bukavu, bref de tout l'Est de la République Démocratique du Congo : la guerre débutée en octobre 1996.

Cet ouvrage, comme son sous-titre le dit, est un regard d'un fils du pays de retour dans son terroir natal, terroir qu'il avait quitté et forcé de s'exiler, une dizaine d'année auparavant. Le fils du pays revient, mais il revient comme un fils autre, puisqu'il a en poche un doctorat et surtout une nationalité étrangère : chose qui le force à avoir un autre coup d'śil, un autre approche, mais aussi et surtout de se voir autrement par exemple par les anciens confrères journalistes, dont certains gèrent leurs chaines de télévision privées à Kinshasa. Dieu seul sait comment ils s'en sortent, se dit Djungu, dans un tel environnement électoral polarisé. Un coup d'śil aussi sur et par les anciens collègues enseignants à l'université de qui il doit apprendre le nouveau modus vivendi dans un environnement académique qui n'avait plus été le sien pendant belle lurette.

Mais, ce regard dans un Congo-Kinshasa aux alentours des élections se veut réaliste et non rêveur. Puisque lui, l'ancien journaliste de la Télévision Nationale, est rentré à Bukavu apporter sa part de contribution à la reconstruction de l'après-guerre : directeur d'un projet de lancement d'un télévision locale, Vision Shala TV , signifiant « ne dormons pas, soyons vigilants » La dénomination dit tout.

Sans se considérer pionnier, mais l'expérience tend à être un appel à d'autres de lui emboîter les pas car, sur place, et puis ailleurs, l'enthousiasme des bénéficiaires et des collaborateurs est souvent et toujours au rendez-vous. Du coup, l'ouvrage devient traducteur de ce dilemme constant, ce paradoxe éternel, cet interrogatoire sans fin.

« J'enrage de devoir me sentir étranger dans une ville où j'ai passé une bonne partie de ma vie. Je suscite curiosité et interrogation. On me confond avec untel. Un m'attribue tel exploit dont je n'ai pas eu connaissance. Et ceux qui savent qui je suis attendent tout de moi, s'imaginent que je roule carrosse. N'est-ce pas que j'incarne pour eux tout ce qu'ils ont avalé comme mythes et fantasmes sur l'Europe ? »

L'auteur ne perd rien de son humour et de sa plume réaliste. Il reprend quelques anecdotes comme cette historiette de cette autre matinée dominicale dans une petite chapelle catholique où les prières universelles deviennent tout simplement l'endroit de décharge des frustrations des moments de guerres. L'anecdote c'est aussi le vrai récit qu'il ne connaitra jamais de ce voleur à mains armées qui avait fait irruption dans son guest house à Bukavu, sans que jamais il ne sache toute la vérité là-dessus.

L'anecdote c'est aussi ce récit de Jean-Pierre Bemba, l'un des candidats phares des élections présidentielles, lors de son passage à l'Est, demandant à la population, dans son discours électoral à Bukavu et à Goma, ce que celle-ci attendait de lui. La réponse fut, en Swahili, « Utukule ! » (mangez-nous !), allusion faite à la fameuse histoire des pygmées mangés par les hommes de Bemba. L'auteur laisse le lecteur de s'imaginer la scène, sans répondre à la question de savoir si Bemba comprenait le Swahili ou non.

Mais, Nuages sur Bukavu , ponctué de quelques poèmes de l'auteur, est aussi cette guerre Congolaise vue toujours, comme ces nuages qui à Bukavu, lorsque venant de l'Est, c'est-à-dire du Rwanda, annonce une vraie pluie diluvienne. On le lui fait rappeler d'ailleurs pour qu'il n'oublie pas que c'est de ce côté-là, de l'autre côté de ces voisins de toujours, qu'est venue la guerre.

« Vieux, la météo ne sert à rien dans cette ville ! Pour savoir s'il va pleuvoir, t'as qu'à regarder le ciel du côté du Rwanda. Tout simplement. C'est de là que viennent les pluies que nous redoutons ici. Les pluies, et tout le reste… »

Ce qui n'est pas sans rappeler qu'au Congo, c'est « le jour ou l'on croit voir tout marcher comme sur la roulette, on apprend que là, de l'autre côté, ça a crépité ; qu'à l'Est, à partir des hauts plateaux et des montagnes, certains ont pris des armes. Et les armes chez nous se prennent toujours de ce côté-là. Chez nous donc, une vérité devient têtue : c'est de l'Est que nous proviennent tous nos malheurs. » (Norbert Mbu-Mputu, Ville-morte, pp. 9-10).

Mais, pour ne pas donne l'impression d'être un simple récit sans projet (de société), l'auteur postface l'ouvrage par une contribution d'un politologue, une vraie analyse et un business plan qui pourra servir pour le futur : « Le bourbier du Kivu et la question de la reconstruction de l'Etat en R.D.C. » , avec aussi en annexe un schéma graphique sur le puzzle historique et géopolitique de l'Est de la RDC, surtout avec les ramifications de tous groupes armées. L'ouvrage se termine enfin par une interview que l'auteur avait jadis accordée à Congovision : « Comment devient-on journaliste en RDC ».

Le lecteur, avec la plume facile de Djungu, se fera rapidement corrompre et dévorer par cet ouvrage et, au-delà d'un simple carnet de voyage, comme celui du préfacier, Colette Braeckmans, l'ouvrage invite à la méditation sur les derniers années du Congo et devient, comme dans  « Manzambi » , le poème célèbre de cet autre enfant du terroir de Bukavu, Matala Mukadi Tshiakatumba, qui, lui s'était « réveiller dans un nid de flammes » , une interrogation sempiternelle devant la connerie de la guerre, avec tant de gâchis. Mais, cette interrogation, c'est plutôt du côté des habitants de Bukavu, du petit peuple, que Djungu-Simba la situe. Là où le poète cité s'enrage : «  Qu'a fait Manzambi qui,/Il y a à peine cinq ans,/Prenait la sagaie et criait « Uhuru ». (…)/Qu'a fait Manzambi, qui malgré/Les bourrasques et les souffrances/Récusait le suicide./Qu'a fait Manzambi, le terrassier de Bukavu,/Assassiné sur la terrasse de son destin ?» , Djungu atterrit :

« Non, ma chérie, la tragédie du Kivu n'est pas une fatalité et le sacrifice de tous ces morts que nous déplorons ne doit pas être vain !... L'assassinat de Serge Maheshe survient juste après le massacre à Kanioka d'une vingtaine de villageois trucidés à l'arme blanche par les interahamwe…. J'enrage d'impuissance devant ce complot permanent de la bêtise. J'enrage de ne pouvoir verser que mes larmes et hurler mes lamentations. J'ai honte d'être si loin, en train de me prélasser dans le confort que la majorité de mes compatriotes n'attendent plus sur cette terre des hommes. J'ai partout mal du Congo. Le Kivu me tenaille les tripes, le Kivu m'appelle ; et qu'importe la menace de ces nuages malveillants qui pend au-dessus de ses collines, je saurai moi aussi marcher debout dans le potopoto de Bukavu… »

Avec Nuages sur Bukavu , c'est le point de rencontre entre littérature et société, une modeste façon pour l'écrivain de rester engagé et d'avoir pieds sur terre. D'ailleurs, avec la disparition de Césaire qui publia « Cahier d'un retour au pays natal » , Djungu inaugure cette reprise des thèmes anciens de la littérature négro-africaine, car les résultats et les promesses inaugurés par les soleils des indépendances restant décevant et désenchantant. L'écrivain et le journaliste en deviennent malheureusement les témoins (gênants). Aussi l'ouvrage est-il dédié à Serge Maheshe, Louis Bapua et à Franck Ngyke, les trois journalistes assassinés « sur la terrasse de leurs destins » pendant ces dernières années au Congo-Kinshasa.

Norbert X MBU-MPUTU
Newport (Pays de Galles, Royaume-Uni)
norbertmbu@yahoo.fr

22/05/2008

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