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NOTES DE LECTURE

Arthur CONAN DOYLE, Le crime du Congo, Postface de Jean-Claude Willame, Editions augmentée, Collection 1/20 ème , 2005,
Editions la mesure du possible, Bruxelles, 263 pages, (ISBN : 2-930441-04-6)

On n'en finira jamais à en savoir davantage sur les atrocités du Roi Léopold II, de ses agents, avec sa bénédiction, et sûrement sur les grands profits financiers tirés de son entreprise sanguinaire au Congo-Kinshasa. Certes, nul ne l'a peut-être mieux analysé que Adam Hochschild , dont l'ouvrage « King Leopold's Ghost . A Story of Greed , Terror and Heroism in Colonial Africa (New York, Hanghton Mifflin Compagny , 1998) avec une traduction en français ( Les Fantômes du Roi Léopold II. Un holocauste oublié , traduit de l'américain par Marie-Claude Elsen et Franck Straschiz , Paris, Belfond, 1999) est un vrai déballage à base des témoignages oraux et écrits, mais, rééditer à un moment où le fameux « Congo en question », pour reprendre le titre de Roger Verbeek , est entrain de se rechercher une voie de sortie de tant d'années de crises, avec, ironie du sort ou hasard de l'histoire, la paternité des Belges (tout au moins en la personne de monsieur l'Européen Louis Michel qui en fait son affaire), Le crime du Congo , traduit de l'original anglais « The Crime of Congo » , vient vraiment servir d'un point d'appui pour une petite prise de conscience, non pas seulement de la part des congolais pour les atrocités subies, surtout à l'heure où sous l'hexagone, par mépris, par ignorance ou par insultes, le Palais de Bourbon a osé remuer le couteaux dans la plaie béantes des relations post-coloniales en votant sur un certain rôle positif de la colonisation, mais l'ouvrage servirait aussi pour informer l'opinion publique des anciennes métropoles, à l'heure où l'Union Européenne se formant ne s'appui plus que sur la restriction de ses frontières aux africains, se faisant bonne conscience de se choisir ses immigrés, au clair ses post tirailleurs sénégalais lorsque le marché de l'emploi (de l'esclavage qui ne dit son nom) l'obligerait ainsi. L'ouvrage revient sur des faits historiques, la Belgique s'est aussi construites avec du sang, la richesse, les hommes, la sueur du Congo et des congolais, avec un seul maître d'ouvrage, un vrai impresario, le Roi Léopold II.

Les éditeurs le soulignent bien : « Ces quelques pages marquent bien la part du complexe et du perplexe dans notre [Belges] rapport à l'histoire du Congo et, singulièrement, à l'ère léopoldienne. » (p. 10). Dans son post-face Willame , jetant pour sa part un coup d'œil sur l'actuel et sur le demain conclut : « Bien sûr nous [Belges] ne pouvons pas être tenu collectivement pour responsable des turpides de certains de nos aïeux. Bien sûr aussi, les Congolais, lorsqu'ils ne relisent pas aujourd'hui leur passé avec des lunettes moins critiques, voire plus complaisantes à l'égard du « Congo de papa », affectionnent de ruser avec nous sur la question de notre « responsabilité historique ». Mais une chose est tout aussi sûre. Nous ne pouvons faire l'économie de nos responsabilités actuelles face à un drame qui se rejoue aujourd'hui sous forme d'une « économie de guerre » ou les viols, les meurtres et les massacres incessants ont remplacé les « mains coupées » de l'époque du caoutchouc rouge. » (208).

A sujet de ces atrocités, l'auteur ne va pas par quatre chemins : Le coupable en est le Roi Léopold II. Il part pour cela d'une approche historique, de l'appétit u Roi, des son accession au trône, à vouloir offrir une colonie à sa petite Belgique et aussi à faire bâtir des monuments grandioses permettant de hisser son royaume au rang des grandes puissances, le Congo devint, dès son acquisition par le Roi en 1885 à la Conférence de Berlin, sa vraie vache à lait. Avec comme seul impératif comment y faire du profit et toujours du profit, toutes les méthodes lui étaient bonnes et permises.

Mais, pour réussir son vœu et son entreprise, le Roi avait besoin d'une reconnaissance, on dirait à la lumière de l'ouvrage de Conan Doyle, d'une complicité internationale des grandes puissances. Car, aussi gros soit-il, dit un proverbe congolais, un poussin ne peut jamais remplir une marmite. Si un poussin venait à remplir une marmite, c'est qu'il doit avoir une poule dessous. Et la poule, pour le Roi, pour permettre à sa petite Belgique, 80 fois plus petite que le territoire à coloniser, était la Conférence Internationale de Berlin en 1885, sous la direction du Chancelier Bismarck. La Conférence se termina ainsi sur un vrai terrorisme économico politique international sur le Congo. Ayant approuvé cette entreprise léopoldienne, les grandes puissances, au cours des années, ne pourraient plus que s'illustrer par un silence qui devint, si on paraphrasait Alpha Blondy , une vraie non-ingérence coupable. Une clause du Traité de Berlin stipule par exemple que « Toutes les puissances exerçant des droits souverains ou des influences sur ces territoires – ceux de l'Etat Indépendant du Congo - s'engagent à veiller à la conservation de races indigènes et à l'amélioration morale et matérielle de leurs conditions d'existence » . Devenu le seul impératif, l'auteur tire la sonnette d'alarme car le profit, l'accroissement du capital, « l'influence et l'argent des exploiteurs » , les « puissants intérêts financiers privés qui s'y sont édifiés ont avili le sens même de la colonisation européenne » (p.16). En 1885, Beernaert, le Premier Ministre belge déclara : «L'Etat dont notre roi sera le souverain sera une espèce de colonie internationale. Il n'y aura pas de monopoles, pas de privilèges… tout au contraire : liberté absolue pour le commerce, liberté de propriété, liberté de navigation. » (24)

L'auteur explique alors les grandes étapes de l'appropriation des terres congolaises par le roi Léopold II : organisations des conférences et fondation des associations à caractères apparemment humanitaires et philanthropiques, Conférence Géographiques internationales de Bruxelles, Association Internationale Africaine, Association Internationale du Congo, Comité d'Etudes du haut Congo, pour déboucher sur la création de son « Etat Indépendant du Congo ». Pour réussir son entreprise d'exploitation à fond du Congo, le Roi fit ainsi appel à des vrais mercenaires recrutés à travers l'Europe.

Dès les premières années de l'exploitation du Congo avec la vente et le ramassage de l'ivoire et surtout avec le besoin du caoutchouc par l'industrie pneumatique de Liverpool, le Roi augmenta ses bénéfices avec une exploitation qui devint un vrai désastre pour les populations congolaises. Les mots de l'auteur sont à la hauteur des crimes, le Roi est « chargé de la responsabilité personnelle et directe la plus terrible qu'ait eu à porter aucun homme dans l'histoire moderne de l'Europe. » (24). Il aurait pu dire, pour paraphraser un monarque ancien, « l'Etat Indépendant du Congo c'est moi. »

Les premiers actes de l'expropriation des terres congolaises sont confiés à Stanley qui fit signer plus de 500 traités où les chefs coutumiers congolais acceptaient de céder leurs terres, tous leurs droits, au Roi Léopold II. Que gagnait les chefs congolais dans cet acte de vente ? Des tissus, des miroirs, des aiguilles. Que perdaient-ils ? Une fois proclamée à Vivi, «l'Etat [Indépendant du Congo] considère comme sa propriété privée tout le bassin du Congo, excepté les sites des villages et des jardins indigènes. » (38). Il n'a pas fallu des siècles pour le Roi de tirer profit de son entreprise, mais les populations indigènes congolaises en payèrent le fort prix. Bolobo , pour ne prendre que cet exemple, voit sa population décroître de 40.000 à 7.000 âmes.

Les matières premières de cette exploitation furent le caoutchouc et l'ivoire. «Dans la majorité des cas, l'indigène doit faire un ou deux jours de marche chaque quinzaine jusqu'à ce qu'il atteigne l'endroit de la forêt où l'on peut trouver les lianes à caoutchouc en assez grande abondance. Là, il passe quelques jours dans des conditions misérables. Il doit se bâtir un abri improvisé qui ne peut évidemment pas remplacer sa hutte. I ne dispose pas de sa nourriture habituelle. Il est privé de sa femme, exposé aux intempéries et aux attaques des animaux sauvages. Après avoir cueilli le caoutchouc, il lui faut l'apporter à la station de l'Etat ou la Compagnie. Alors seulement, il peut retourner à son village » (129)

Pour ainsi tirer grands profits, le roi eu la géniale idée de recruter des fonctionnaires à travers l'Europe. Environ deux mille agents avec comme seul critère de recrutement : la basse moralité ! Ceux-ci étaient de vrais mercenaires à qui ils étaient instruits de mâter les populations surtout avec l'aide des soldats, usant des armes à feu et des méthodes de sévices les plus atroces. « La méthode était aussi efficace que parfaitement diabolique. Chaque agent avait sous ses ordres un certain nombre de Noirs recrutés parmi les tribus sauvages et munis d'armes à feu. Un ou plusieurs d'entre eux étaient placés dans chaque village pour veiller au travail des habitants .( …) Figurez-vous la cauchemar qui pesait sur tous les villages quand ces barbares étaient installés ! (…) Ils réclamaient du vin de palme. Ils demandaient des femmes qu'ils battaient, mutilaient ou fusillaient à plaisir. Ils faisaient pratiquer publiquement l'inceste pour jouir du spectacle. (…) Plus le capita inspirait la terreur, plus il était utile, plus les villageois lui obéissaient, et plus grande était la quantité de caoutchouc sur laquelle l'agent avait une commission à toucher » (49). Pour cela, les agents du roi avaient une autre arme, la chicotte. « La chicotte en peau d'hippopotame, particulièrement quand elle est neuve, bien taillée en tire-bouchon, avec les arêtes semblables à des lames de couteau et aussi dure que du bois, est une arme terrible et quelques cops suffisent à faire couler le sang. (…) Généralement après vingt-cinq à trente coups, la victime est en état d'insensibilité. (…) mais cette punition est pire encore quand elle est infligée aux femmes et aux enfants. » (58), rapporte un témoin. Pourvus d'armes à feu, les soldats au service de ces mercenaires devaient justifier toute perte de cartouche par une main d'un homme coupée qu'ils apportaient auprès du Blanc responsable. Aussi, même lorsqu'ils se rendaient compte qu'ils avaient perdu des cartouches, ces capita, féroces et barbares , s'adonnaient un plaisir de couper les mains des personnes innocentes pour pouvoir justifier ainsi la parte des cartouches.

Décidé et tenu à augmenter la production du caoutchouc et de l'ivoire, les agents au service de Léopold II avaient aussi institué la coupe des mains comme punition envers toutes les personnes qui n'apportaient pas de caoutchouc en quantité suffisante. Un certain Monsieur Clark, se trouvant dans la région du Lac Tumba, par exemple, rapporte « que des soldats étaient venus récemment dans la région pour faire la guerre et capturer des prisonniers. Il a vu lui-même plusieurs hommes portant des grappes de mains coupées en signe de valeur guerrière. Ils devaient sans doute les produire comme preuve de leurs triomphes ! Il y avait des mains d'hommes, de femmes et d'enfants.» (60-61). Les récits des ces mains coupées et les témoignages sont légions au point de devenir une vraie méthode de gestion du Congo. En effet, note l'auteur, si le caoutchouc n'atteint pas la quantité requise, les sentinelles attaquaient les indigènes, tuaient quelques uns et en apportaient les mains coupées au commissaire, souvent ces mains étaient séchées et fumées, entreposées dans des corbeilles à caoutchouc. Puis, certains commissaires sont allés même à ordonner de couper les têtes des hommes, de les suspendre aux palissades du village et d'y crucifier aussi les femmes et les enfants !

Pour appuyer ses récits, l'auteur finit son ouvrage avec des témoignages et des rapports, surtout d révérend Joseph Clark, missionnaire américain vivant à Ikoko, dans le Domaine de la Couronne, et surtout le rapport du consul britannique Casem ent .

Une seule conclusion se dégage de la lecture de cet ouvrage, l'œuvre du Léopold II au Congo fut tout sauf une œuvre civilisatrice, entreprise d'exploitation, la Belgique en tira grands profits, comme le montre l'ouvrage dans les pages 212 et 213 avec la carte de Bruxelles montrant les sites et lieux célèbres battis avec les richesses pillés du Congo. Mais, on ne saura terminer la lecture sans s'arrêter sur ces paradoxes relevés par Jean-Claude Willame , dont le dernier est une vraie interpellation : «Le dernier paradoxe, plus interpellant encore, réside dans cette incompréhensible faculté d'oubli de la part des descendants de ceux qui périrent au nom du caoutchouc rouge. Si un Patrice Lumumba le rappelle en 1960 avec beaucoup d'insolence devant le descendant encore politiquement fragile de Léopold II, il fut bien seul. Envers et contre tout, les Congolais d'aujourd'hui comme ceux d'hier ont fait et font toujours de Léopold II et de tous les autres rois des Belges des « souverains »  non contestables et non contestés du Congo. » (207).

Lu à la lumière des dernières guerres congolaises, avec environ 4.000.000 des morts, avec ses massacres, avec ses bras coupés, avec ses enterrés vivants, avec ses mercenaires, surtout lorsqu'on sait qu'elles ne furent nullement des guerres de libération, comme l'avait saupoudrées l'AFDL, il y a, à se demander, si le Congo est-il un éternel recommencement de l'histoire ou une histoire de recommencement. Surtout lorsqu'on voit toutes ces personnes se faire bonne conscience, même dans l'espace présidentiel du système 1+4, alors qu'ils devraient se faire un profil bas d'avoir du sang sur les mains et aujourd'hui crier à qui voudraient les entendre qu'ils deviendraient des démocrates par la magie des fameuses élections ! Car, ce n'est vraiment plus un secret, on sait que les vrais nerfs de la guerre ne sont que l'exploitation des ressources naturelles du Congo. Comme jadis avec Léopold II, comme avec la Belgique qui « bouffa » aussi de sa colonie avec le produit de la vente de l'Uranium (secret d'Etat), mais aussi toutes les autres grandes puissances, même la Grande Bretagne s'en servit avec l'or de Kisangani venu en rescousse pour l'achat d'armes aux USA ; puis Mobutu vint lui aussi, selon le titre d'un ouvrage de Michela Wrong ( In the Footsteps of Mr Kurtz. Living on the Brink of disaster in the Congo , London : Fouth Estate, 2000), sous les traces de Léopold II, puis tous les autres … Des lors, l'impératif n'est-il pas de chercher comment des lors briser et stopper net avec le statu quo ? Quelles méthodes utilisées ? Comment se faire entendre ? Les moyens utilises jusqu'alors se sont-il avérées efficaces ? Comment faire bouger l'opinion internationale sur la nouvelle question congolaise ? Comment susciter un nouveau lobbying pour le Congo ? A quel jeu joue aujourd'hui la communauté internationale lorsqu'on sait tout le bénéfice économique tires par eux des guerres congolaises ? Peut-on aujourd'hui chercher a changer le rôle de l'armée, de la police, lorsqu'on sait que celle-ci est toujours calque sur le modèle léopoldien, selon le jargon des militaires congolais, enseigné et répété dans tous les Centres d'Instruction : « Civil azali monguna ya Soda » (Le civil est le premier ennemi du soldat) ? Autant d'interrogations !

Norbert X MBU-MPUTU
norbertmbu@yahoo.fr
Freelance Journalist, Writer and Researcher in Anthropology and Sociology
Newport, Wales, United Kingdom

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