Page d'accueil
A propos de nous
Correspondance et Retrouvailles
Interviews
Musique
Forum
Emploi
Notes de lecture
Liens

PLEIN FEU SUR L'IMMÉDIAT AVANT-ÉLECTION EN RDC : LE PROFESSEUR SHANGO LOKOHO LIVRE SES IMPRESSIONS

Lambert Opula (L.Op) : Monsieur le professeur, pourriez-vous vous présenter sommairement à l'opinion congolaise?

Professeur Alfred Shango Lokoho (Prof. A.S.L.) : Merci, M. Lambert Opula de me donner l'occasion de me présenter brièvement à tous ceux qui nous lisent et suivent nos débats dans ce forum qui nous est si cher. Je suis Maître de Conférences à l'Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle, l'Everest de la Connaissance, de la Sapience et de l'Enseignement en France et dans le monde. Université fondée au XIIIe siècle par Robert de Sorbon, Chanoine de Paris, Maître de théologie et Directeur spirituel du Roi Louis IX, dit Saint Louis! Trois Congolais ont l'insigne honneur d'y avoir enseigné ou d'y enseigner encore : le Professeur Georges Ngal Mbwil a Mpang à la Sorbonne Ancienne Université Paris IV aujourd'hui à la retraite, le Professeur Pius Ngandu Nkashama et moi-même à l'Université Paris 3.Une manière, comme une autre de représenter la grandeur de la RD Congo.

À quelques semaines du second tour de l'élection présidentielle en RDC, le peuple n'a droit qu'à une campagne de «salissage» mutuel, axée sur l'injure et la diffusion des faux documents, quelle leçon tirez-vous sur la qualité des élites congolaises impliquées et des deux états-majors électoraux en présence?

Prof. A.S.L. : Si une campagne de bas étage est menée actuellement, elle est liée d'abord à la nature même de l'espace politique congolais : celui-ci se caractérise par un déficit criant de modèles et d'emblèmes politiques dignes de ce nom. Si l'on greffe ici l'absence de vraie culture politique, l'incohérence idéologique et surtout l'inconstance morale, on comprend pourquoi l'injure facile peut servir d'arme politique et masquer ainsi le manque d'argument et de hauteur de vue des uns et des autres. Fondamentalement, on peut dire que le processus est vicié dès le départ par toute une série de scories et mal engagé pour qu'il en soit autrement. Ce n'est pas faire injure à la classe politique congolaise que de constater qu'elle n'a pas de colonne vertébrale éthique et idéologique qui puisse permettre véritablement une campagne digne de ce nom axée sur la défense du bilan de deux candidats encore en lice, sur l'analyse de leurs projets respectifs, bref sur l'élucidation de vrais enjeux du processus en cours : jeter les soubassements d'une vraie démocratie fondée sur la transparence, sur la bonne gouvernance et la justice. Enfin, je ne voudrais pas laisser entendre que tout le monde est pourri. Il y a sans aucun doute des hommes de qualité. Mais ils sont noyés dans la masse des vagabonds et autres transhumants politiques dont la survie économique et sociale dépend de la victoire d'un candidat ou de l'autre.

L.Op. : Comment expliquez-vous l'absence de débat sur les stratégies de reconstruction du pays et la vision du développement?

Prof. A.S.L. : Plusieurs explications sont possibles. En une première approximation, on peut mettre en cause le mode même de l'organisation des élections. Le télescopage des élections législative et présidentielle au premier tour ne pouvait pas permettre un vrai débat d'idées, de projets et de programmes. S'ente ici la pléthore des candidats à ces deux élections. Autrement dit, en dissociant l'enjeu législatif national de l'enjeu présidentiel, en favorisant un jeu démocratique clair et juste dès le départ et en restreignant le nombre des candidats à la présidentielle, on aurait pu éviter le vide du débat. En seconde approximation, on peut penser que la volonté à la fois de la communauté internationale et d'une partie des « opérateurs politiques » congolais de faire gagner leur champion Joseph Kabila au premier tour même au mépris de la transparence démocratique est en partie, sinon en grande partie responsable de ce vide. La confusion qui a entouré la fin de la transition n'était pas non plus à même de permettre le débat d'idées. En clair, l'élection présidentielle, c'est l'équation personnelle entre un homme et le peuple. Pour ce faire, le candidat qui sollicite le suffrage du peuple doit être à même de lui proposer une offre politique crédible, lucide et faisable, en débattre avec ses adversaires politiques dans un face à face. On espère que le débat va avoir lieu avant le second tour entre les deux candidats en lice pour éclairer l'opinion sur leur idée respective du Congo de demain. En dernière approximation, la forfaiture et la manipulation (autour) de la candidature de Joseph Kabila, candidat indépendant et qui s'est retrouvé comme par miracle à la tête de l'AMP. Autrement dit, l'homme sans parti fixe s'est trouvé par un tour de passe-passe des « opérateurs politiques » sans éthique à la tête d'une vaste coalition alors qu'il s'était présenté comme candidat indépendant. La trahison et la mesquinerie des anciens compagnons de Bemba par exemple relèvent de cette logique. Voilà l'exemple - type du cancer qui ronge profondément l'arène politique congolaise.

L.Op. : Pourquoi l'état-major de Joseph Kabila, le président sortant ne broche aucun mot sur son origine, alors que les passions nées autour de cette question contribuent à affecter la qualité du débat?

Prof. A.S.L. :La question mérite d'être posée. Lorsqu'une personne brigue le mandat suprême d'un pays, il est normal que la transparence et la vérité sur sa vie soient un des éléments importants du contrat qu'il entend engager avec le pays. Or, entre la biographie qu'on tente de bâtir à Joseph Kabila et la généalogie abracadabrantesque qu'un Célestin Kabuya Lumuna Sando s'est efforcée de lui tresser, on reste sans voix. En réalité, il y a beaucoup trop d'enjeux autour de Joseph Kabila pour que la vérité sur ses origines éclate. Ceux qui veulent l'affaissement de la RD Congo n'ont pas intérêt à ce que la vérité se sache et que leur candidat ne soit ipso facto disqualifié. Vous me direz : Mais il y a des Abdoulaye Yerodia qui sont vice-présidents. Soit. Mais, y a-t-il un Ngalula, un Ntumba, un Difudi Hene Otondo ministre au Sénégal ? Il n'y a qu'en Rd Congo où il se passe des choses pareilles. Le problème est-là ! En 2001 lorsque J.Kabila devient Président de la République des journalistes tels que Colette Braeckman avaient mis en doute sa congolité. Il y eut ensuite le Ministre des affaires étrangères belge Karel de Gucht qui avait diffusé des documents probants sur la question. Allez à Dar es Salaam enquêter sur la question et vous aurez la réponse. Si vous allez à Kigali, l'on est objet des quolibets et des lazzi des Rwandais qui ne sont pas gênés que l'un des leurs devienne Président en RD Congo. Les Congolais qui reviennent là-dessus sont tout simplement exaspérés par le halo énigmatique qui entoure l'identité et le passé de M. Joseph Kabila. On ne peut pas construire le nouveau Congo sur le mensonge. Pour qu'on sorte une fois pour toutes de cette situation il revient à l'intéressé de dissiper les malentendus et le malaise sur son identité, sur ses origines. Il est curieux qu'on entende pas sa mère, ni les frères et surs de Laurent-Désiré Kabila sur cette question. Aux USA, un Arnold Schwarzenegger ne peut pas devenir Président des USA parce qu'il est d'origine autrichienne, pourquoi veut-on qu'il en soit autrement en RD Congo? Enfin, là où il a vécu, qu'a-t-il fait? A-t-il travaillé? Si oui, quel était son métier? Si non, qu'a-t-il exactement fait? Pourquoi tant de mystères?

L.Op. : Le silence de l'état-major de Jean-Pierre Bemba sur les crimes contre l'humanité dont il porterait des responsabilités ne constitue-t-il pas un obstacle à l'évolution du débat en faveur des thèmes plus pertinents?

Prof. A.S.L. :Je crois qu'il est question de crimes de guerre et non de crimes contre l'humanité. A moins qu'il y ait eu requalification des faits présumés. La FIDH avait porté plainte contre JP Bemba en 2003 pour crimes de guerre non qu'il soit directement impliqué, mais du fait des exactions présumées de ses troupes. Je ne pense pas qu'il y ait un silence là-dessus. JP Bemba s'est déjà expliqué là-dessus. La communauté internationale aussi. Je ne sache pas non plus que JP Bemba ait empêché qui que ce soit d'en parler. Et puis ce n'est pas à son état-major d'en parler, me semble-t-il. Le rôle d'un état-major est d'assurer la victoire de son champion dans les échéances politiques, de défendre la ligne politique et la vision du pays de leur parti et d'asseoir solidement le parti dans l'espace politique congolais. Mais un fait reste : la présomption d'innocence de JP Bemba demeure intangible et irréfragable aux yeux de la loi tant qu'il n'aura pas été jugé et condamné. Par ailleurs, crimes de guerre contre crimes de guerre , on pourrait aussi demander des comptes à Joseph Kabila pour les crimes de guerre commis par l'AFDL dont il est partie prenante en 1996. Quoi qu'il en soit, JP Bemba a lancé des idées dans son discours d'annonce de sa coalition Union pour la Nation pour le second tour à la Fikin qui peut servir de base à un débat de fond. Je ne sache pas que Bemba refuse le débat avec son adversaire du second tour puisque la loi électorale prévoit ce débat public. Ensuite, il reste à espérer que l'on ne va pas l'empêcher d'aller battre campagne au Kivu, au Shaba, dans la Province Orientale et partout ailleurs en RD Congo.

L.Op. : L'évocation du nationalisme lumumbiste peut-il encore justifier le choix d'un camp contre un autre, au regard de la composition actuelle des alliances électorales?

Prof. A.S.L. :J'ignore jusqu'où l'on va pousser l'ignominie en affichant un nationalisme lumumbien de façade. Qui dans le camp de l'AMP peut lever le doigt et prétendre sans honte qu'il est lumumbiste ? Au moment de l'indépendance et jusqu'aujourd'hui le nationalisme lumumbien, centraliste et unitariste était opposé au fédéralisme séparatiste et centrifuge katangais. Lumumba n'avait pas hypothéqué la souveraineté, l'unité, l'intégrité, l'indépendance de ce pays et surtout il n'avait tué aucun Congolais. Je me plais à dire et je le répète que l'on souille la mémoire de Lumumba. Tous ces farfelus qui se réclament de Lumumba me font dégobiller. Aucun d'entre eux n'incarne le 1/10 e de ce que fut Lumumba. La gesticulation à laquelle on assiste aujourd'hui relève de la propagande, de la mascarade et de la falsification de l'histoire. Ces alliances de circonstance ne reflètent en rien ce qu'est le lumumbisme. Elles visent la conquête du pouvoir, ce qui est légitime, et peut-être accessoirement l'intérêt suprême du Congo. Mais des contrats ont été signés qui bradent la souveraineté économique de ce pays. On se pose la question de savoir comment le bradage économique de la RD Congo peut aller avec le nationalisme lumumbien. Voilà pourquoi, il faut à la tête de l'Etat un homme qui ne courbe pas l'échine devant un commissaire européen ou devant un proconsul américain, mais qui sache vraiment comme le fait Hugo Chavez au Vénézuela défendre les intérêts de son pays. On ne demande pas au futur Président d'être comme Lumumba puisque c'est impossible. On attend de lui qu'il sache défendre avec volonté et justesse les intérêts de son pays, de son peuple. Donc, le lumumbisme n'est pas en question ici. Ce n'est pas parce que quelqu'un crie à tue-tête, hurle à se faire éclater les poumons qu'il est nationaliste, patriote, lumumbiste qu'il l'est réellement. Les tombeaux blanchis, ça existe aussi. Enfin tout nationalisme n'a pas à être nécessairement lumumbien. On use du nom de Lumumba comme d'un slogan pour se donner bonne conscience et masquer les limites de ses compétences qu'autre chose. Ca ressemble curieusement et furieusement à la langue de bois. Mais ça ne trompe personne. Les vieux canassons de retour n'y peuvent rien.

L.Op. : Une exploitation intensive des technologies du multimédia semble constituer la stratégie gagnante des formations politiques anti-Kabila, inversement la coalition avec des forces significatives de l'échiquier retient beaucoup l'attention du président sortant. Comment voyez-vous l'issue de cette adversité?

Prof. A.S.L. :Ce qu'il faut bien voir, c'est que les formations politiques que vous qualifiez de front anti-Kabila ne se sont pas passées le mot, que je sache, pour mener le combat de la vérité et de la transparence de la vie politique congolaise. En réalité, ce qui réunit toutes ces forces, c'est l'idée de Défense de la Grandeur de la RD Congo. Ce sont des hommes et des femmes qui croient aux forces de l'esprit pour une RD Congo forte et qui refusent la fatalité de la médiocrité, disent non à la capitulation de l'esprit et surtout refusent la falsification de l'histoire. Ce sont des hommes et des femmes qui sont pour le redressement de ce pays et refusent son affaissement. L'Occident voudrait d'un Président béni-oui-oui, sans relief, manipulable à souhait à la tête de la RD Congo. Or, il s'agit de la dernière humiliation insupportable qu'on voudrait imposer au peuple congolais. Voilà le sens de ce combat ô combien noble, de cette lutte sans cesse recommencée pour un Congo digne. Voilà pourquoi, toutes ces personnes sonnent les trompettes du refus de l'abdication et de l'humiliation. Quant à la coalition qui se crée autour de Joseph Kabila, c'est à l'épreuve des faits au Parlement qu'on la jugera. Si l'on croit qu'il suffit d'un vieillard de 80 ans pour que l'avenir de la RD Congo soit meilleur, on se tromperait lourdement. Si ce vieillard sans doute respectable avait fait quelque chose pour le Congo par le passé, ça se saurait. Dans ses années d'exil en France on a rien vu de transcendant de sa part dans la lutte que les Zaïrois de l'époque menaient contre le régime de Mobutu. On devrait s'interroger sur son long silence de tombeau pendant toutes ces années. Grand bien lui fasse pour sa résurrection actuelle. Mais c'est un homme du passé. Et on ne construit pas l'avenir d'un pays sur une réputation passée. J'ajouterais : un attelage de deux estropiés ne peut aller, ni mener loin. Qui sera devant ? Qui sera derrière ? En tout cas, l'issue du casse-tête congolais actuel dépend des électeurs Congolais eux-mêmes. En leur âme et conscience qu'ils votent pour le candidat qu'ils jugeront capable de défendre leurs intérêts légitimes et justes.

L.Op. : Au premier tour des présidentielles, le Kivu, la province congolaise où le sentiment anti-rwandais est plus virulent, a exprimé sa préférence envers le candidat Joseph Kabila, pourtant soupçonné à Kinshasa et dans la diaspora, d'être d'origine rwandaise, comment expliquez-vous cette anagramme?

Prof. A.S.L. :Ce paradoxe kivutien peut s'expliquer de plusieurs manières. Mais je m'en tiendrais à trois explications. La première tient au poids des différentes violences guerrières subies par le Kivu et par l'envie des Kivutiens d'en finir une bonne fois pour toute avec la logique de la guerre c'est-à-dire les atrocités et les souffrances subies. La ruse de Joseph Kabila a été de faire croire que c'est lui qui a apporté la paix relative dans le Kivu et de faire oublier que les premières violences vécues par le Kivu ont été le fait de l'AFDL dont il était partie prenante en 1996-1997. Je pense simplement aux nombreux enfants-soldats arrachés à leurs familles, aux femmes violées et aux victimes qu'on a vite fait d'oublier. Or, pour faire la paix il faut être deux. Sans les garanties apportées à Kagamé et Museveni, sans l'accord des autres forces politiques congolaises, sans la communauté internationale, il n'y aurait pas eu de paix. La seconde est que les 31 autres candidats n'ont pas pu battre campagne dans le Kivu, dans la Province orientale et au Shaba au même titre que Kabila dont il faut se souvenir qu'il avait commencé sa campagne avant la date officielle. Enfin l'ignorance des Kivutiens de la vraie nature des relations entre Joseph Kabila et Paul Kagamé. Depuis 2001 aucun Congolais ne peut dire avoir eu connaissance des communiqués des différentes rencontres entre Joseph Kabila et Paul Kagamé. Un exemple : les Kivutiens savent-ils que sans l'aval de Joseph Kabila le Rwandais Kaberuka ne serait jamais élu président de la Banque africaine de développement ? Enfin, je dirais qu'il y a eu peut-être une faillite ou un déficit d'explicitation et de clarification de la très dynamique société civile et des élites intellectuelles kivutiennes dans la présentation de différents candidats à la présidentielle. Or, il fut une époque où par exemple le groupe Jérémie travaillait à la conscientisation des Kivutiens. Mais, c'est, hélas, une époque révolue. Et comme le Congolais a la mémoire courte, on arrive à ce type de paradoxe. J'en terminerais par ce constat-ci : les Kivutiens comme le reste des Congolais ignorent ce qui se passe d'un coin à l'autre du pays. Les informations ne circulent pas. Combien des Kinois savent ce qui se passe au Kivu, au Shaba, à Kisangani etc. et vice versa. La télévision et la radio nationales ne sont pas captées à l'intérieur. Du coup, il est facile de raconter ce que l'on veut, de manipuler l'opinion.

L.Op. : À l'heure où la congolite semble s'enraciner à Kinshasa et dans la diaspora, peut-on penser que le vote exprimé en faveur de Jean-Pierre Bemba crédite la nature parfaitement endogène de son ascendance congolaise, par rapport aux 35 autres candidats malheureux?

Prof. A.S.L. : De prime abord, je dirais que la question de la congolité ne se pose et ne s'est posée qu'à partir de la non-transparence de la biographie de Joseph Kabila. Avant cela, c'est la problématique des Congolais d'origine rwandaise improprement appelés banyamulenge qui était au cur du débat public. Cela étant, je ne pense pas que cela ait eu une influence dans le vote à l'Ouest(Equateur-Mambenga, Bandundu, Bas-Zaïre) et dans les deux Kasaï en faveur de JP Bemba. A mon avis, si Kinshasa a massivement voté pour Bemba, cela peut entre autres s'expliquer par le fait que Bemba a pénétré la mentalité kinoise. Si tu vis à Kinshasa et que tu ne fais pas l'effort de parler lingala, d'en comprendre la culture, l'esprit, comment veux-tu que les Kinois votent pour toi ? Quel est l'effort que Joseph Kabila a fait pour parler lingala et conquérir les Kinois ? Et puis, il ne faut pas non plus oublier que Bemba a vécu et travaillé au Zaïre. Ce n'est pas comme s'il venait de l'étranger si vous voyez ce que je veux dire comme par exemple les diassa-diassa, enfin la Diaspourrie venue dans les valises de l'AFDL. Par ailleurs, quand on parle de mwana mboka , il faut bien qu'on s'entende sur le sens de cette désignation : 1. enfant du terroir ou du pays c'est-à-dire natif du pays, 2. candidat du pays ou défenseur du pays contre le candidat de l'étranger et 3. Kinois. Celui-ci parle lingala en public, dans la quotidienneté, en famille etc. Mais, il parle le yansi, le téké, le kiyombe, kiyaka, le kitandu, le swahili, l'otetela en famille. Mais il a fondamentalement intégré en lui la culture et la mentalité kinoises. JP Bemba est tout cela. Et le mwana mboka est souvent opposé au mowuta . Souvenez-vous de cette chanson de l'orchestre Yoka Lokolé, je crois, si ma mémoire ne me joue pas des tours : « Bana Kinshasa bazonga nde sima Bawuta bakoma kotombola mapeka(les épaules) ! » Alors, JP Bemba est en adéquation avec ce que la majorité des candidats à la présidentielle pense. Il n'est pas plus ou moins Congolais qu'eux. Mais, on peut retracer facilement l'itinéraire familial, social, scolaire, spirituel, intellectuel et culturel de chacun de 31 autres candidats à la présidentielle. Sauf d'un seul. Avouez que ça fait problème.

L.Op. : L'échec du Congo en matière de développement s'est exprimé, par le biais des troubles sociales, d'abord, politiques, ensuite, ce qui a engendré un sentiment d'ingouvernabilité du pays auprès des chancelleries occidentales, comment expliquer la priorité accordée à la citoyenneté dans cette campagne?

Prof. A.S.L. :Qu'on s'entende bien sur la notion de citoyenneté. Souvenons-nous du temps du Zaïre : nous étions tous des citoyens et des citoyennes. Et pourtant, ça ne nous a pas empêchés de participer ou d'assister tous au naufrage du Zaïre parce que notre conscience citoyenne s'était noyée dans les affres de l'égoïsme, du quant-à-soi, du chacun pour soi au lieu d'être véritablement au service de la nation, du pays et du bien-être collectif, du bien suprême de tous. « Servir, non se servir », tel était l'idée force qui devait sous-tendre cette conscience citoyenne. Sur le plan de la praxis, le mot d'ordre « Salongo alinga mosala » dans le prolongement du « Retroussons les manches » du 5 décembre 1965 au Stade Tata Roi Baudouin/ Tata Raphaël devait susciter l'amour du travail et de l'effort, la conscience de la nécessité de la réussite et donc du développement par le travail. Or, tout cela a tourné court. Si l'on entend aujourd'hui par citoyenneté, la volonté de faire participer activement ou pour le dire autrement la volonté de faire de la société congolaise toute entière un des acteurs majeurs et concernés par les questions de développement et de démocratie, c'est-à-dire finalement l'idée de l'engagement et de l'implication réels des Congolais à la reconstruction de leur pays dans le respect de la loi, pourquoi pas ? Qu'on mette l'accent là-dessus, ce ne serait pas plus mal que de voir un peuple, un pays tout entier en déshérence donner carte blanche à des politiciens véreux. Je pourrais ici me référant à Kangudie Mana, dit Kä Mana, dans sa théologie de la reconstruction à partir du « Livre de Néhémie », dire que la citoyenneté dont il est question dans mon entendement est celle qui reposerait sur cette double injonction/exhortation : « Venez !reconstruisons le rempart de Jérusalem, et nous ne serons plus insultés.() Levons-nous !et construisons ! 2 17-18 ». Rassurez-vous, je ne suis pas devenu un nouveau faux pasteur. Je me réfère juste à la Bible pour préciser l'idée de citoyenneté, comme exigence éthique et responsabilité politique collectives de bâtir ensemble un nouveau Congo démocratique. Cette citoyenneté passe aussi par un vote responsable. Enfin, elle traduit aussi l'idée de bonne gouvernance économique et de gouvernement responsable des hommes et des institutions, bref de bon gouvernement du pays dans la transparence, la clarté et la vérité, dans le respect de l'éthique politique et de la morale publique. Il reste à espérer que la rupture avec les pratiques du passé sera l'épicentre de cette nouvelle citoyenneté.

L.Op. : En 1990-1992, c'est l'opposition incarnée par l'USOR et alliés qui en a appelé à la communauté internationale pour l'aider à détrôner le dictateur Mobutu, avant de dénoncer, plus tard, la complicité de l'Occident avec le duo Mobutu-Kengo. Ce dernier dénoncera, à son tour le complot occidental avec Laurent-Désiré Kabila contre lui. Aujourd'hui encore, certaines forces qui avaient appuyé l'action de l'Occident contre Mobutu dénoncent l'appui de la communauté internationale à Joseph Kabila, quel regard doit-on porter sur le politicien congolais dans sa rhétorique contre la communauté internationale?

Prof. A.S.L. :Le problème, c'est que l'inculture géopolitique internationale du politicien congolais est abyssale. Le politicien congolais ne comprend pas que les relations internationales sont fondées sur deux notions essentielles : la force et l'intérêt. L'Occident n'a cure des états d'âme congolais. Quand ses intérêts sont en jeu, l'Occident déploie tous les moyens possibles pour les défendre. Et la seule question valable que l'Occident se pose est celle-ci : qu'est-ce que la présence de tel individu au pouvoir dans un pays X peut nous/me rapporter ? Et l'on peut décliner la question sous toutes les formes possibles, la réponse est toujours la même : le soutien occidental va à la personne, à l'individu qui défend ou défendra ses intérêts.

Dès lors, avec un aplomb inouï et surtout une cohérence à géométrie variable l'Occident peut soutenir le Diable et le Bon Dieu selon les circonstances pourvu que ses intérêts soient préservés. Sinon il te lâche sans vergogne. Le politicien congolais se trouve souvent dans une gesticulation improductive contre la communauté internationale. Il vit dans un pays totalement dépendant du bon vouloir de l'Occident, de la communauté internationale et il se permet de brailler haut et fort. Seulement voilà, quand on veut jouer à la chèvre devant le léopard, il faut être sûr d'avoir derrière un chasseur armé d'un fusil de précision pour ne pas se faire dévorer. Chavez au Vénézuela peut se le permettre vis-à-vis des Américains puisqu'il dispose d'une arme essentielle : le pétrole. Le Leader Maximo, Fidel Castro pouvait se le permettre parce qu'il en avait les moyens. En d'autres termes, quand on est faible, pauvre, impuissant et dépendant, il ne sert à rien de brailler comme un cabri ou faire des sauts de cabri. Quel doit être le comportement politique raisonnable du politicien congolais ? Au lieu de s'en prendre à la communauté internationale et à l'Occident le politicien congolais devrait commencer par balayer devant sa porte, car la saleté y est effarante. Repoussante. Au propre comme au figuré. Il devrait ensuite mobiliser ses méninges, mettre à contribution son intelligence pour trouver d'autres manières de partenariat, de coopération avec l'Occident, d'autres modalités de traiter avec l'Occident. Il doit donc être plus malin que l'Occident. En un mot comme en mille, la scène politique congolaise est étroite et n'intéresse que relativement la scène internationale. Si l'on considère l'intérêt que la communauté internationale accorde au Rwanda par exemple ou l'attention à la Côte d'Ivoire, on voit quel est le poids réel de la RD Congo sur la scène internationale. Il y a eu près de 4 millions de morts depuis 1998 dans ce pays. Quelle est la mobilisation de la communauté internationale ? Demain il va falloir que les politiciens congolais sortent de leur aveuglement et de leurs illusions, de leur bulle par une analyse sereine de la scène internationale et de son importance dans la détermination de la politique extérieure congolaise. Pour être à même de défendre dignement l'intérêt suprême de la RD Congo.

L.Op. : Certains états-majors de la campagne anti-Kabila sensibilisent l'opinion sur le fait que le vote pour Jean-Pierre Bemba, est un vote par défaut contre Kabila, peu importe si Bemba n'est pas dans leurs curs. Cette stratégie n'apparaît-elle pas comme un combat?

Dr. Prof. A.S.L. : Ecoutez, si moi j'avais eu à battre campagne pour JP Bemba, je ne l'aurais pas fait par défaut. La Gauche française en 2002 a voté pour J.Chirac parce qu'elle pensait que c'était le seul choix à faire sans état d'âme au second tour. Alors, il n'y a aucune raison d'avoir honte à mener la campagne pour le candidat que l'on juge dans les circonstances actuelles le meilleur en dépit de ses défauts. Mais qui n'a pas de défaut ? Que celui qui n'a jamais commis de fautes, des erreurs lui jette la première pierre ! De toute façon, il est (Jean-)Pierre et il sera la pierre angulaire sur laquelle la RD Congo sera bâtie, devra être bâtie si les Congolais en décident ainsi. JP Bemba a un atout de taille par rapport à Joseph Kabila : les études. J'entends par là que les études donnent une grande capacité d'analyse et de compréhension des phénomènes du monde ; une assurance à traiter d'égal à égal avec qui ce soit sinon à lui en imposer. Enfin une capacité à discuter, à négocier et à échanger avec les autres partenaires politiques de premier plan dans le monde et à se faire entendre. Par-dessus tout, cela évite la condescendance, voire la complaisance de l'Occident qui traite un peu par-dessus la jambe certains pays africains dont la RD Congo.

L.Op.  : Compte tenu du matraquage assourdissant en cours, au sein de la diaspora et à Kinshasa, sur 'l'impertinence'' d'un vote en faveur du candidat Joseph Kabila, l'élection de ce dernier exprimerait-elle l'ignorance des réalités par la diaspora ou la sous information du peuple?

Prof. A.S.L. :Pas du tout. D'abord il n'y a pas matraquage assourdissant comme la question l'affirme. La diaspora n'ignore pas la microphysique de la vie quotidienne congolaise, de la réalité politique congolaise. Elle a des relais partout en RD Congo pour savoir quelles sont les tendances et, par-delà, quel est le risque de chaque choix. Et en son âme et conscience elle a fait le choix de soutenir JP Bemba sans lui donner un blanc seing. Elle lui apporte un soutien lucide et critique. Quant à la population, tout dépendra de l'information réelle qu'elle aura à sa disposition pour pouvoir voter en son âme et conscience. Si elle faisait le choix de Joseph Kabila, il faudrait se faire une raison c'est-à-dire respecter ce choix. Je crois que ceci est d'importance. Il y aura un débat, un face-à-face entre les deux candidats comme le stipule la loi électorale et il faut espérer qu'il soit diffusé, retransmis à travers toute la République pour l'égalité de l'information de tous les Congolais. Enfin, il faut que tous les candidats se déplacent à travers toute la République pour expliquer leur projet aux Congolais et ce qu'entend faire dans les 4 ans à venir celui qui sera élu. Souvent la diaspora se situe à un meilleur poste d'observation que la population soumise aux aléas de l'existence, à la dureté de la situation socio-économique désastreuse du pays et au manque de revenu. Cependant, il ne faudrait pas que cette lassitude compréhensible de la population congolaise face aux incertitudes du quotidien puisse nuire à la clarté de son choix.

L.Op. : Que dire du scénario contraire, l'élection de Jean-Pierre Bemba exprimerait-elle une faible prise de conscience de la géopolitique régionale par les populations de l'Est, ou simplement une sorte d'impérialisme culturelle et politique des Kinois?

Prof. A.S.L. :Ni l'un, ni l'autre. Qu'un candidat réussisse à l'emporter, cela signifie qu'il aura su convaincre l'opinion, le peuple de la pertinence de son projet. Encore faut-il que tout ceci se déroule dans la transparence et la vérité. De toute façon, de la géopolitique interne à la géopolitique externe il n'est qu'un pas vite franchi. Il y a une intrication entre les deux. Aucun candidat ne peut échapper à la pression de la géopolitique interne et externe. Bref, dans l'hypothèse de l'élection de JP Bemba, ce sera simplement qu'il aura su renverser les montagnes. Je pense qu'il en est capable, car il n'est point de bataille perdue ou gagnée d'avance. Seules les batailles non engagées sont perdues d'avance. L'homme, le vrai, se découvre quand il se mesure à l'obstacle pour parler comme Saint Exupéry. Alors, à JP Bemba de savoir engager la Mère des batailles, de se ceindre la ceinture avec précision et justesse, de marcher le front haut, de galvaniser les Congolais pour y arriver. De mon point de vue il n'existe pas d'impérialisme culturel kinois. Kinshasa est depuis toujours une ville à part qui s'est construite une culture spécifique par absorption successive dans le temps et dans l'espace des cultures des populations venues des quatre coins de la RD Congo et d'ailleurs. Prenez la liste des députés élus à Kinshasa et vous verrez que le sociogramme politique national qui se dégage reflète cette identité multiple et plurielle de Kinshasa.

L.Op. : Vu le niveau actuel d'adversité qui frise une haine viscérale entre les deux camps, la démocratie tant attendue en ferra-t-elle les frais, encore une fois, à l'échéance du 29 octobre?

Prof. A.S.L. :Mieux vaut une crise qui éclate que celle qui est en latence comme un volcan endormi. En réalité, il n'y a pas de haine irréfragable entre les deux camps en présence. La divergence entre les deux est profonde. Cependant, si vous regardez attentivement la composition du Parlement actuel, vous verrez que la plupart des députés, des parlementaires se connaissent, se parlent et sont condamnés à travailler ensemble dans la même enceinte. Ce n'est pas à la colère, ni à la haine de gouverner le comportement public et privé des politiciens congolais, mais à la raison et à l'intelligence. L'irascibilité est mauvaise conseillère. Par ailleurs, la vie politique congolaise ne s'arrête pas au second tour de l'élection présidentielle. Il y a un après-29 octobre 2006. De toute façon, un homme politique digne de ce nom se prépare toujours aux deux éventualités de sa condition ou de sa survie politique : la défaite ou la victoire. La vie politique est un affrontement à la loyale, est un combat honnête et franc. Et malgré l'impétuosité de la charge ou de la campagne, une fois le scrutin passé il faut retrouver la sérénité républicaine, la tranquillité démocratique. De toute façon, la démocratie se construit dans le débat de fond qu'il soit vigoureux, vif ou calme et dans le respect des règles du jeu. La férocité et l'implacabilité du monde politique ne doivent jamais prendre le pas sur le maximum de convivialité républicaine que requiert la vie politique en général. Les enjeux électoraux, par-delà leur importance, ne doivent pas en principe nuire à la cohésion et à la cohérence républicaines et démocratiques. Ces élections devraient être les prémisses du nouveau syllogisme politique congolais, devraient les fondations du nouveau républicanisme congolais lucide et vrai. Bref, je fais confiance à la capacité des politiciens congolais à retrouver la sérénité et la convivialité républicaines par-delà la force des idées et des débats.

L.Op. : Quelle stratégie politique pourrait être à même de ressouder politiquement et efficacement l'Est et l'Ouest du Congo dans l'après-élection?

Prof. A.S.L. :D'abord je m'inscris en faux comme je l'ai fait récemment à Radio France Internationale contre l'idée d'une partition de la RD Congo entre l'Est et l'Ouest. Une lecture affinée des résultats montre que chacun des candidats a obtenu des voix dans chaque coin de ce pays. Que ce soit les candidats à la Présidentielle ou à la députation. Ensuite, rien n'est plus faux que de laisser croire que tout d'un coup les Congolais cesseront comme par je ne sais quelle opération diabolique d'aller et venir d'un coin à l'autre de la République, que l'élection marquerait une ligne de fracture définitive entre les Fils et Filles de RD Congo. Sur le plan politique national, tous les députés siègent à Kinshasa. Ils sont la courroie de transmission entre leurs circonscriptions respectives et la capitale. Sur le plan économique, les biens et les personnes jouissent jusqu'à preuve du contraire de la liberté de circulation dans tout l'espace congolais. On est plus à l'époque du sécessionnisme katangais ou du séparatisme kalonjien des années de l'indépendance. Sur le plan culturel et humain les Congolais partagent les mêmes valeurs que je n'ai aucun souci quant à la concorde nationale. Le sentiment de conscience nationale forgé depuis l'indépendance, le sentiment d'appartenance à un même pays sont si fortement ancrés dans l'esprit, dans l'âme et le cur des Congolais que je ne crains point de voir s'accomplir le vu secret des prophètes de malheur et autres oiseaux de mauvais augure. Depuis 1996 on a annoncé la balkanisation, la yougoslavisation de la RD Congo, en vain. Moi, j'ai foi en la capacité des Congolais de vivre ensemble dans l'adversité comme depuis 1996 et dans la prospérité quand cela sera possible sans sombrer dans la scission. Le bon sens l'emporte plus souvent qu'à son tour chez les Congolais. Ils ont fait preuve de longanimité depuis des années pour ne pas aspirer finalement à la quiétude et espérer des lendemains meilleurs ensemble.

L.Op. : Enfin, essayez de jouer au devin, au regard des perspectives du moment, auquel, des deux candidats, reviendrait la victoire du scrutin du 29 octobre prochain?

Prof. A.S.L. : Je ne lis pas dans le marc du café. Je ne manipule pas une boule de cristal. Bien malin qui peut prédire le résultat de ce scrutin aujourd'hui. L'erreur, c'est de croire qu'il y a une automaticité mathématique entre l'adhésion à une coalition et le résultat du futur scrutin. Personne n'a le monopole des voix des électeurs congolais. La grande leçon du premier tour est là. Pour le moment en tout cas, c'est fifty-fifty. Tout dépend de la capacité de mobilisation de deux candidats, de leurs états-majors et des entraves ou nom à la liberté de campagne et de mouvement de tous les candidats et leurs états-majors à travers toute la République. Si les choses se déroulent dans la transparence, la vérité, l'honnêteté, la droiture et le respect des votes, JP Bemba sera le futur Président de la République démocratique du Congo.

Je vous remercie mon cher compatriote.

Propos recueillis par Lambert Opula.

Montréal (Québec), Canada.

Congo Vision/ FORUM LAKASO

**************************

10 Octobre 2006

 

.

******************** *******************

.

 
 
Copyright © 2005 Congo Vision. Tous droits réservés.