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LE PROBLEME PYGMEE

Par Albert Kisonga Mazakala  
akisonga2002@yahoo.fr

Il y a une trentaine d'années, j'avais initié, comme journaliste à Kinshasa, auprès d'un certain nombre de personnes de mes relations (médecins, ingénieurs, économistes etc.) en posant la question suivante : "Accepteriez-vous de marier votre fille à un Pygmée?" Pas une réponse ne fut positive, un des sondés ayant même manqué de m'agresser physiquement, estimant que lui poser une telle question équivalait à une injure.

Les Pygmées sont-ils opprimés en RDC? Ce serait difficile de répondre affirmativement, dans la mesure où il n'existe pas un système consciemment élaboré pour exercer cette oppression. Il n'y a pas, au sein des organes de l'Etat, des ordres donnés pour appliquer à l'encontre des Pygmées des  mesures discriminatoires, de répression ou de nature similaire. Cependant, dans la vie courante, ils sont considérés comme des citoyens de seconde zone. Il y a à leur encontre un apartheid de fait, probablement non pensé,  qui résulte de l'habitude, d'une situation chronique, séculaire, quasi naturelle, les  reléguant au statut de "sous-homme".

Et pourtant, c'est le premier occupant, l'homme qui s'installa il y a probablement des millénaires sur au moins une partie de cet espace qui allait devenir la RD Congo. Pendant la lutte pour l'indépendance, le colonisateur développa un discours reniant aux Bantous (pour faire court) de revendiquer la propriété du sol congolais, les Pygmées ayant été reconnus premiers occupants.

Ce discours n'eut cependant aucune suite puisque, manifestement, nos compatriotes n'avaient pas saisi la nature des enjeux, n'ayant pas été scolarisés par le colonisateur. En plus, l'extrême émiettement de leur société en petites communautés isolées ne pouvait pas favoriser l'émergence d'une perception partagée d'une situation marquée par l'accélération de l'histoire du fait de la défaite du colonisateur.

Avec lenteur certes, la situation n'en a pas moins évolué. Certains Pygmées ont été scolarisés, parfois jusqu'au niveau universitaire. Une partie d'entre eux ont été attirés par l'agriculture et se sont sédentarisés. Il y a en qui sont devenus des ouvriers agricoles dans des plantations de café comme j'ai pu le constater en province orientale. Je ne me souviens pas avoir observé un mariage mixte mais j'ai pu voir par exemple à Mambasa quelques métis issus de deux communautés.

J'avais alors entendu dire, sur le ton de la plaisanterie, que les Pygmées réclamaient l'indépendance. A certain moment, croyant prendre avantage de leur connaissance de la brousse et de maîtrise de l'arbalète, feu le Maréchal du Zaïre crut faire preuve de ses qualités de stratège en les incorporant dans l'armée lors de la guerre dite de "80 jours". Sa déception fut grande puisque lorsqu'ils entendirent le grondement du canon, ils se débandèrent. Certains ne furent jamais retrouvés.

Mais la situation actuelle est tout fait nouvelle puisque les Pygmées, dans la région d'origine du Chef de l'Etat, recourent à l'affrontement armé pour défendre leurs droits.
Curieusement, sauf erreur de ma part, aucun parti politique, aucune organisation de la société civile, ni même pas les défenseurs des droits de l'homme, n'a jugé utile de s'exprimer. Sans doute, toutes entières absorbées par la lutte pour le pouvoir, ces organisations ne croient pas nécessaires de s'appesantir sur une situation jugée aléatoire. On serait pourtant en droit d'attendre de la part de ces sommités intellectuelles, des démocrates autoproclamés, des leaders religieux et autres, qu'ils tentent de donner au pays une ligne directrice en la matière. Car, en effet, il est temps. Il ne faudrait pas attendre que Human Watch Rihgt s'en mêle pour sortir du bois. Les dégâts, en termes d'image, seraient graves.

A mon humble avis, le gouvernement serait bien inspiré de poser quelques gestes forts, comme l'incorporation des Pygmées dans l'administration territoriale locale, au niveau du District et du Territoire. Si la chose était possible, certaines mesures de discrimination positive en matière d'emploi pourraient être prises en leur faveur pour bien montrer que, du point de vue des autorités, ils sont des citoyens comme les autres.

La question Pygmée surgit à l'attention nationale de la même manière que la lutte pour l'émancipation, puis pour l'indépendance, avait brusquement envahi le champ politique alors même que le Congo était qualifié de "colonie modèle", tant le pays demeurait préservé de l'agitation en cours dans les colonies voisines de l'AEF (Afrique équatoriale française) à l'Ouest et des colonies britanniques à l'Est.  Qu'on le veuille ou non, tôt ou tard, nous serons obligés de dire le fonds de notre pensée sur le problème Pygmée. Et je crains qu'il ne sera pas possible de l'évacuer en quelques phrases puisque, légitimement, même si les Pygmées eux-mêmes ne s'enhardiraient pas à le proclamer, les observateurs étrangers parleront de "lutte de libération".  C'est alors que le discours de victimisation que nous caressons tant nous éclatera en boomerang.

27/06/2015

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